Intervention du Docteur Jocelyne ARDITI
Centre d’Information et d’Evaluation sur la Pharmacodépendance de Marseille (CEIP)

Ce que l'on m'a demandé de présenter aujourd'hui, c’est de voir si un laboratoire de toxicologie hospitalier peut être une source d'évaluation des tendances récentes de consommation dans la rue ou dans la fête.

L'Assistance Publique de Marseille possède un laboratoire de toxicologie qui porte le nom de "Laboratoire Toxicologie et Pharmacodépendance". Dans ce laboratoire se trouvent  plusieurs unités fonctionnelles dont une concerne spécialement la pharmacodépendance. Il semblerait que les investigations analytiques permettent une approche de la connaissance des substances psycho-actives utilisées dans le cadre d'abus avec deux objectifs : d'une part, détecter les produits utilisés et, d'autre part, essayer de suivre les évolutions de leur consommation.

Au niveau du laboratoire, les études qui ont été menées concernent donc deux espaces, l'espace « rue » et l'espace « fête ».

L'espace « rue » est observé à partir de l'analyse urinaire des patients adultes qui sont admis dans les services hospitaliers de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille, avec, comme motif d'entrée, un problème médical lié à la toxicomanie.

L'étude a porté de 1994 à 1999 sur 1636 patients et a permis d'identifier les principales substances utilisées, de les doser et de suivre l’évolution de la consommation.

Voyons les résultats, tout d'abord les patients : on retrouve absolument ce que vous connaissez déjà, il y plus d'hommes que de femmes avec une légère augmentation des femmes en 1999.

Au niveau de l'âge, les hommes et les femmes ont à peu près le même âge : 32,1 + 5,2 et 34,3 + 5,3.

On note depuis 1994 un léger vieillissement de la population

Les produits : la prévalence des opiacés semble très stable au cours des années, mais on voit une évolution croissante de la consommation de cocaïne et vous allez le voir sur le transparent suivant. En 1993, nous avions 12 patients positifs à la cocaïne avec 4 fois des associations avec des opiacés. En 1999, 201 patients positifs à la cocaïne dont 44 associations aux opiacés. On note donc une montée de la cocaïne et de la consommation de l'association cocaïne-héroïne.

La morphine et la codéine étaient en nette augmentation jusqu'en 1997. Actuellement la codéine est en nette diminution, sans doute en raison du développement des traitements de substitution, le Néocodion® étant moins consommé.

La 6monoacétyl morphine n'est pas toujours retrouvée, en raison du délai entre la prise et l'hospitalisation. On note une petite montée de la pholcodine dans les années 1997-1998.

Donc au total, la prévalence des opiacés est stable.

Pour la cocaïne, consommation importante à partir de 1997 et c'est ce que vous avez remarqué, vous, dans votre activité professionnelle.

En 2000, on voit les produits consommés dans l'espace festif arriver dans la rue, tels que les dérivés de la phénylethylamine.

Une autre façon d'appréhender ce qui se passe dans la rue, c'est l'étude des poudres qui nous sont amenées par les différentes associations.

Le nombre de poudres n'est pas très important parce que les associations ne nous les amènent que lorsqu’elles semblent poser des problèmes aux usagers.

En 1995, nous avons analysé 5 poudres, dont 5 héroïne, codéine, acétyle et 6monoacétyl morphine ; en 1996, 9 poudres, on voit arriver la buprénorphine, un peu d'amphétamine associée à de la caféine; en 1997, des poudres où il n'y avait strictement rien et puis une de composition plus complexe.

En 1998, 10 poudres dont 5 ne contenaient rien et on voit apparaître la cocaïne, quelques fois associée à du paracétamol.

En 1999, 2 poudres sans produits psycho actifs(dont une qui n’était que du talc) et puis la cocaïne, donc une fois cocaïne et 4 fois cocaïne caféine.

En 2000, on voit que le MDMA commence à arriver aussi dans la rue, le paracétamol pur aussi d'ailleurs (celui ci a posé quelques problèmes d'intoxication chez des sujets qui en avaient consommé) et toujours quelques poudres sans substances psycho-actives.

Donc, on peut suivrece qui se passe dans la rue par l’analyse des poudres et par l'analyse urinaire : et cela correspond à tout ce qui est publié, écrit et dit par vous tous.

Alors voyons maintenant du côté dela « fête ».

L'espace « fête » a pu être observé à partir des analyses effectuées sur les produits collectés dans les milieux festifs. C'est un projet qui maintenant s’inscrit dansune étude menée au niveau national, l’étudeS.I.N.T.E.S. Système d'Identification National des Toxiques et des Substances, qui a été mise en place par la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie,et placée sous la responsabilité de l’OFDT.

Nous nel’avons commencée qu’en octobre 1999, parce qu'il était nécessaire de prendre le temps d’organiser le travail avec les associations.

Nous avons reçu 145 échantillons collectés par l'équipe « Mission Rave » de Médecins du Monde.

4 régions, nous ont été attribuées,

PACA avec 61 échantillons :47 comprimés, 6 buvards, 1 gélule et 7 poudres.

Languedoc – Roussillon avec 51 échantillons : 43 comprimés, 1 dragée, 1 gélule et 6 poudres.

Aquitaine avec 19 échantillons : 15 comprimés, 2 gélules, 1 buvard et 1 poudre

Rhône Alpes avec 14 échantillons : 2 comprimés, 1 buvard et 1 poudre.

Ces chiffres montrentque l'on a essentiellement des comprimés et quelques buvards.

Voyons lesrésultats :

J'ai regroupé les comprimés, les gélules et les dragées.

On compte 82 comprimés et 3 gélules, les enveloppes qui sont utilisées sont celles de gélules de DIANTALVIC®, de DAFALGAN® ou de PARACETAMOL.

Le poids moyen du comprimé est de 292,7 mg avec une quantité moyenne de MDMA de 75,5mg.

69,2% des comprimés contiennent du MDMA, ce qui est une moyenne retrouvée à peu près au niveau national, mais dans 26 cas, les produits retrouvés sont assez variés. Il s'agit de spécialités pharmaceutiques : FONZYLANE®, NIVAQUINE®.

En fait, vous allez voir tout à l'heure que ces comprimés ont des logos attractifs qui peuvent ressembler à ceux des comprimés d'ecstasy contenant du MDMA.

On retrouve aussi des substances de synthèse très récemment introduites sur le marché : 4MTA, DOB et les analogues du MDMA (MDA et MDEA).

 On trouve également des principes actifs médicamenteux qui sont, en fait, des principes actifs de spécialités commercialisées en poudre et reconstituées en comprimés plus ou moins artisanaux, comme on va le voir tout à l'heure.

 Par ordre alphabétique : amphétamine, benzodiazépine (oxazepam® et lexomil®), buprénorphine, caféine, codéine pure, éphédrine, Fenproporex® (un anorexigène). Et aussi deux produits qui viennent de donner lieu à Lisbonne, à la constitutiond'un groupe de travail dont je fais partie pour l’Observatoire Européen des Drogues et des Toxicomanies : le GHB, la Kétamine.

Les 15 poudres : on retrouve les mêmes compositions : amphétamines, buflomédil, buprénorphine, caféine, codéine, cocaïne, Fenproporex®, GHB, kétamine, métamphétamine et un mélange de Bromazépam-paracétamol. Quant aux buvards, nous n'en avons analysé que huit, ils ne contenaient que du LSD en très faible concentration.

J'ai essayé de vous montrer quelques images de ces échantillons : d'abord le LSD, vous les connaissez sûrement, ce sont donc de tous petits timbres qui sont sur des papiers buvard, très jolis. Les concentrations sont très faibles, en effet, les buvards sont trempés dans des bains de LSD et par capillarité le papier s’imprègne. Nous n'avons jamais pu effectuer de dosage parce qu'il en faudrait cinq ou six pour arriver à effectuer une mesure car la quantité de produit actif est faible.

Voici des dérivés de la phényléthylamine. J'ai essayé de mettre en évidence, les comprimés qui comportaientun logo, fabriqués de manière plus ou moins artisanale. Ce ne sont pas les beaux comprimés de l'industrie et quand cela ressemble à un beau comprimé de l'industrie, c'est parce que c'est un comprimé de l'industrie.

Voilà ces fameuses gélules, une enveloppe de gélule de Diantalvic® un peu « fatiguée », et celle de Dafalgan® qui contenaient du MDMA. Cette pratique commence vraiment à se propager et c'est un réel danger.

Voici une vue plus détaillée d’un comprimé. On a retrouvé de l'Idarac® dans les rave-party pour une raison de présentation, d’attractivité du logo qui se trouve sur le comprimé : le comprimé d’Idarac® que vous voyez là, a un logo qui ressemble à celui de MITSUBISHI, un logo très apprécié dans les fêtes.

Voilà par exemple une planche de comprimés qui portent à peu près le même logo, certains contiennent bien du MDMA, mais à des concentrations fort différentes. Il n'y a aucune corrélation entre le qualitatif et le logo, et quand le qualitatif est à peu près identique, aucune relation entre le logo et la concentration qui peut aller de 20 à 280 mg dans certains comprimés. Cette variabilité de la concentration avait donné lieu à une alerte nationale.

Nous sommes en train d'entreprendre une étude sur les logos. Certains sont des logos industriels mais lescollecteurs des missions raves nous fournissent le nom sous lequel les comprimés sont vendus. Nous souhaitons mettre en évidence qu'il peut être très dangereux de se fier à un logo.

En conclusion, les études de toxicologie analytique peuvent être un complément, mais seulement un complément aux différentes sources existantes d'évaluation des tendances récentes, mais il faut en souligner les limites.

Tout d’abord, certaines substances sont difficilement détectées dans les milieux biologiques. Les médicaments psycho-actifs à demi-vie brève comme le Rohypnol®, le GHB et la Kétamine de même, les dérivés des nitrites des Poppers, le Protoxyde d'azote.

Il faut souligner une autre limite : c'est la difficulté d'obtenir des principes actifs de substances non classées et des nouvelles amphétamines de synthèse.

Je vous remercie.

(applaudissements)