Intervention de monsieur Jean-Michel COSTES
Directeur de l'Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies

 

Je vais vous présenter les tendances récentes au niveau national qui ont fait l'objet au mois de mars d'une présentation dans le cadre d'un premier rapport rendu public, intitulé"TREND, tendances récentes et nouvelles drogues». Ce travail a fait l'objet égalementd’une synthèse dans notre publication "Tendances". Tous ces documents sont disponibles sur le site "Drogues.gouv.fr",  toutes nos publications sont téléchargeables sur ce site Internet.

Je vais vous présenter, vous souligner, quelques résultats en termes de tendances mais, également, vous présenter les dispositifs parce que je crois qu'il est extrêmement important de comprendre les dispositifs et de bien cerner la limite des résultats que ces deux dispositifs TREND et SINTES peuvent produire.

Je vais consacrer un premier temps à présenter le dispositif national de surveillance des tendances récentes et, après, vous souligner quelques tendances nationales.

Tout d'abord il faut savoir que le dispositif national de surveillance des tendances récentes est un dispositif qui vient s'inscrire en complémentarité aux dispositifs d'observation pérenne que l'Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies met en place depuis maintenant à peu près cinq ans.

Le dispositif est essentiellement centré, lui, sur des sources à caractère épidémiologique quantitative, à la fois des sources que je qualifierai d'institutionnelles, que ce soit par exemple l'enquête annuelle du service Statistiques du Ministère de la Santé sur les recours aux soins, mais également des sources répressives comme le fichier national des auteurs d'Infractions à la Législation sur les Stupéfiants ou des registres nationaux comme le Registre National des Décès. Donc ce sont les indicateurs, à partir desquels, périodiquement, l'Observatoire essaie de dresser une photographie générale du phénomène des drogues et des toxicomanies en France.

Un deuxième volet de ce dispositif d'observation existant est celui des enquêtes en population générale. C'est une lacune que l'Observatoire avait soulignée au départ et qu'on est en train de combler, dans la mesure où cette année on a pu mettre en place un dispositif qui comporte quatre grandes enquêtes qui seront reconduites périodiquement : trois enquêtes sur les consommations en population générale ou auprès de populations jeunes aux âges, je dirai, stratégiques, pour cerner les tendances en matière d'évolution de consommation, puisque ce sont les âges où s'initient ces consommations. D'ailleurs en terme de prévalence, ce sont les âges où les consommations sont les plus fortes.

La première concerne un échantillon représentatif de la population au sens large. C'est un travail que nous avons conduit avec le CFES dans le cadre du « Baromètre santé » dont les premiers résultats sont rendus publics cette semaine et dont la méthodologie a été renforcée. Cette étude est faite sur un échantillon d’environ 14 000 individus âgés de 15 à 75 ans, qui va nous donner des résultats sur les consommations dans l'ensemble de la population.

Et deux enquêtes plus spécifiques auprès des jeunes :une enquête en milieu scolaire qui sera reconduite tous les quatre ans dans le cadre d'un protocole européen qui s'appelle "Espad" et dont on a rendu les premiers résultats publics en début d'année. Cet échantillon là est représentatif de la population scolarisée des classes de 4ème jusqu'à la Terminale, de l’enseignement public et privé.

Enfin la dernière enquête, dont on rendra les résultats publics en fin d'année, est une enquête qui se déroule lors de la Journée de Préparation à la Défense. Vous savez que cette « Journée de Préparation à la Défense » a remplacé le service militaire. Depuis le début de l'année elle concerne également les jeunes filles.

Cette journée constitue une opportunité d'observation, un lieu assez intéressant pour une enquête.

Nous avons   là un point de passage obligé d'une génération autour de 17/18 ans. Unauto-questionnaire leur a été adressé, et nous avons mené une première enquête au mois de mai de cette année, auprès d'un échantillon représentatif de15 000 jeunes.

Voilà, un peu, dans les grandes lignes,ce premier dispositif.

Le dispositif que je vais maintenant vous présenter, c'est à dire celui qui concerne les tendances récentes, vient en complémentarité. Il est, lui centré sur la surveillance des tendances émergeantes, mais vraiment en complémentarité. Donc l'observation est axée plutôt sur les produits émergeants et les comportements émergeants et va se réaliser à partir d'un certain nombre d’ « outils ».

Le premier dispositif d’observation des tendances émergeantes, c'est un dispositif en « réseau sentinelle », il s’appelle le dispositif TREND, et ses trois fonctions sont les suivantes :

  • Détecter les phénomènes émergeants
  • Mieux comprendre les contextes, les modalités de consommation
  • Suivre la diffusion des substances, les modalités de consommation et les caractéristiques des consommateurs.

Ce dispositif est un dispositif de type sentinelle : c’est à dire qu’il ne prétend pas à l'exhaustivité de ce qu'il se passe en matière de consommation de produits psycho-actifs, (c’est important de le préciser), car il est actuellement centré autour de deux espaces d'observation.

Les deux espaces d'observation rejoignent donc, en étant schématique, la description que Madame Arditti vient de faire, c'est à dire « la rue » et « la fête ». On y retrouve principalement les formes d'usage problématique de drogues, essentiellement (actuellement) présents dans les milieux urbains, et puis l'espace festif, qui dans la première année d'existence du réseau a été centré sur l'espace festif techno. Ceci ne veut, bien évidemment, pas dire qu'il n'y a des consommations que dans ce type d’espace. Mais ce sont ces deux espaces qui ont été privilégiés comme premiers lieux d’observation. En effet, on ne pouvait pas, dès la première année, avoir la prétention de mettre en place un réseau sentinelle sur l'ensemble des espaces. Donc un dispositif type sentinelle, c'est à dire avec un réseau d'observateurs mais, également, des données provenant de sources institutionnelles. Parmi celles-ci, on retrouve tous les travaux menés par exemple par les CEIP, mais également par l'Institut de Veille Sanitaire, ainsi que des informations provenant d’un réseau d'observateurs, qui sont pour l'essentiel des professionnels du champ socio-sanitaire, qui sont au contact avec les usagers. Ce dispositif travaille essentiellement à partir de données qualitatives et cela constitue aussi une des limites importantes du dispositif.

Dans le cadre de ce dispositif viendra s'inscrire la base de données, SINTES, dont les résultats ici ont été présentés.

La base de données SINTES est actuellement centrée sur les produits de synthèse. Elle a pour objectif de collecter régulièrement une information toxicologique, mais aussi épidémiologique sur les produits de synthèse. L'organisation de cette base de données est la suivante : il y a, au cœur du dispositif, un recueil d'échantillons, et l'aspect assez novateur, même sur le plan européen, c’est que le recueil d'échantillons se fait en situation de consommation ; ce qui permet de recueillir à la fois, et de les articuler, des échantillons mais, également, des données sur les contextes d'usage.

Dans cette base de données, se trouvent également des échantillons qui proviennent du secteur répressif, c'est à dire des échantillons qui ont été saisis dans le cadre d'interpellations. Donc la base SINTES a pour objet, à la fois de rassembler les échantillons qui sont collectés dans le cadre socio-sanitaire, mais également de centraliser l'ensemble des saisies effectuées sur les drogues de synthèse par l'ensemble des services répressifs (douanes, gendarmerie et police).

Pour ce qui est de la première catégorie d'échantillons, ceux-ci sont ensuite transmis aux laboratoires d'analyse toxicologique, qui sont au nombre de deux : le CEIP de Marseille et celui de l’Hôpital Fernand VIDAL à Paris. L'ensemble des données est centralisé actuellement à l'Observatoire, et l'expertise pharmaco - toxicologique sur les produits est réalisée par les CEIP.

Je ne vais pas m'étendre plus sur la présentation des dispositifs contribuant à TREND, mais simplement ayez bien en mémoire les limites du dispositif : c'est à dire que celui-ci nous donne une approche qui est essentiellement qualitative : les observations qui nous remontent sont des données bâties sur des notes d'observations, des entretiens, mais qui restent essentiellement des données qualitatives. La population observée, comme je l'ai mentionné, se trouve sur deux espaces sur lesquels on a centré le dispositif d'observation, et actuellement nous n’avons qu’une couverture géographique partielle. Par exemple, par rapport à ce qu'on appelle l'espace urbain, les 10 sites en France métropolitaine qui sont couverts représentent, certes, une certaine diversité du phénomène de l'usage de drogues en France, mais il est important de rappeler que le dispositif est, pour le moment, limité à l'observation de ces 10 agglomérations urbaines. Pour ce qui est de la base de données sur les produits, actuellement son champ couvre exclusivement les drogues de synthèse.

Afin de mettre en perspective les tendances récentes, voici maintenant les principales tendances que l'on connaissait déjà grâce à ce que j'ai appelé le « dispositif pérenne  » d'observation. Les consommations majeures en France dans la population, sont bien évidemment les consommations d'alcool, les consommations de tabac et pour ce qui est des drogues illicites la consommation de cannabis. Dans les résultats qui seront rendus publics en fin d'année, sur les jeunes, (justement 18 ans, c'est un âge intéressant, c'est symboliquement l'arrivée à la majorité), on peut faire le constat qu'à la majorité, actuellement, il y a maintenant plus d'un jeune sur deux qui a fait l'expérience du cannabis.

Vous savez que l'une de nos difficultés, c'est de qualifier les consommations et d'essayer d'affiner, notamment, la gradation : il s’agit de tenter de différencier ce que l'on pourra nommer « l'usage » ou la consommation simple de produits psycho-actifs et, par rapport notamment aux nouvelles orientations de la politique publique, essayer ensuite de déterminer les « usages nocifs » ou « les abus » de produits psycho-actifs.

Pour l'instant nous n’avons pas encore les outils qui nous permettent d'être très précis au niveau de cette gradation, mais nous travaillons, pour le moment, sur l'ensemble des consommations avec un certain nombre de critères sur l'usage répété, l'usage régulier ou quotidien. Ensuite, vient ce que l'on pourrait appeler « l'usage problématique », « problématique » dans le sens où la consommation conduit soit à un recours aux soins, soit pour les drogues illicites, à une interpellation.

Parmi celles qu'on pourrait qualifier de « problématiques » on retrouve les drogues licites : l'alcool et le tabac, du point de vue de leurs conséquences sur la santé que vous connaissez. Pour ce qui est des drogues illicites, le phénomène qui reste encore extrêmement dominant en France c'est la place de l'héroïne et des opiacés en terme de conséquences. Ces précisions sont nécessaires afin de ne pas oublier, disons, ce cadre général avant d'aborder les tendances émergeantes.

Pour ce qui est des tendances émergentes, si on reprend cette schématisation de l'espace festif et de l'espace urbain, effectivement on peut dire que, dans l'espace festif, ce qui domine ce sont plutôt les produits stimulants : la cocaïne, le « speed », l'ecstasy. Dans l'espace urbain, ce qui domine ce sont encore les opiacés, mais le phénomène émergeant c'est effectivement la place, de plus en plus grande, prise par les stimulants, notamment la cocaïne et puis pour certains sites le crack. Je viens de résumer les grandes tendances au niveau national.

Lorsqu’on regarde la dynamique sur ces deux espaces, comme cela a été également évoqué par le Dr ARDITTI, on voit, qu'en fait, il y a deux espaces et deux dynamiques : si l’on part de l’observation des produits, on constate que certains, sur l'espace urbain, sont en régression ou en stabilisation alors qu'ils sont en progression sur l'espace festif. C’est le cas, par exemple, de l'héroïne puisqu'on a évoqué effectivement, dans l'espace urbain, une certaine stabilisation, voire pour certains sites, une décroissance de la place des opiacés et de l'héroïne avec corrélativement une place plus importante des stimulants et de la cocaïne.

Or, dans l'espace festif, on voit l'héroïne en position ascendante. Sur l'ecstasy, c'est un peu l'effet inverse : l'ecstasy est toujours très présent dans l'espace festif, mais en situation, disons, de diffusion ascendante dans l'espace urbain. Donc, en fait, ce que l'on constate, c'est qu'il existe une interpénétration des deux espaces et que, de toute façon, il est schématique de définir un espace urbain et un espace festif. On constate que des produits qui étaient classiquement la base caractéristique des consommations en espace urbain, c'est à dire plutôt des opiacés, apparaissent ou se développent dans l'espace festif. Et parallèlement, les stimulants qui constituaient jusqu’il y a peu, la base des consommations de l'espace festif, prennent de plus en plus de place dans les consommations en espace urbain.

L'autre tendance que l'on a mise en avant et que l'on a tenté de mieux décrire, c'est la poly-consommation. Ce n'est pas une tendance nouvelle, parce qu'avec les instruments classiques, la poly-consommation avait déjà été mise en évidence. Si l’on se réfère, par exemple, aux données concernant le recours aux soins, la poly-consommation représente, actuellement, plus de 70 % des usagers de ces structures. Mais, ce que TREND nous a permis de mieux documenter, c'est qu'effectivement ces poly-consommations s'inscrivent dans ce que l'on pourrait appeler une certaine « rationalité ». Je m’explique : on aurait pu croire, a priori, que les poly-consommations relevaient plutôt de comportements irrationnels. Or, on s’est aperçu que ces poly-consommations s'organisaient autour de ce qu'on a appelé une sorte de «   régulation de l'usage des substances ». Nous avons pu ainsi répertorier une quarantaine d'associations de produits et, (puisque justement TREND s'intéresse non seulement au produits mais aussi aux effets recherchés), lettre en évidence l’existence d’une rationalité dans la poly-consommation.

Cette rationalité se fonde autour de quatre grandes fonctions :

une maximalisation des effets, c'est à dire qu'on prend un autre produit pour optimiser, l'effet du premier produit : c'est le cas par exemple de l'association du protoxyde d'azote et de l'ecstasy.

une fonction d'équilibrage des effets : (ex : « speed » et ecstasy).

une fonction de contrôle des effets négatifs pour atténuer la montée, par exemple. L'association héroïne fumée et cocaïne, et également une atténuation de la descente de l'effet d'un produit.

enfin une fonction assez évidente de rechange : quand un produit est moins accessible ou disponible, c'est le cas notamment, maintenant, des opiacés de substitution par rapport à l'héroïne.

Ce qu’il est important de voir c'est que ces poly-consommations peuvent être qualifiées de « volontaires », à côté d’autres, comme le montre la base SINTES, qui peuvent être des poly-consommations involontaires : c’est le cas puisqu’un comprimé, acheté comme ecstasy, contient fréquemment, comme l'a montré Madame ARDITTI, plusieurs substances actives.

A propos de SINTES, je ne vais pas trop développer puisque cela a été fait et que  les résultats nationaux sont très proches de ce que vous a montré précédemment Madame ARDITTI. Il est vrai que le taux de MDMA, au niveau national, est un petit peu inférieur au chiffre qui vous a été communiqué. Il faut rappeler que SINTES n'a pas, dans cette phase, je dirai expérimentale, l'ambition de représentativité. Actuellement, pour donner un ordre de grandeur, nous en sommes à peu près au niveau national, à 700 échantillons collectés par des acteurs socio-sanitaires et à 1000 saisies. Mais ces chiffres concernent plusieurs années, puisque nous avons récupéré toutes les saisies des 5 ou 6 dernières années, soit 1000 échantillons collectés dans le cadre de saisies policières. Nous disposons donc d’une base d’environ 1700 échantillons avec effectivement des champs et des résultats assez différents en fonction de la nature du collecteur.

Je crois que ce qui est intéressant de souligner à propos de SINTES, c'est effectivement la diversité des substances présentées, et l’intérêt  de collecter à la fois des données de contexte et des échantillons.

En effet, dans les données de contexte, il est  demandé, par exemple, si cet échantillon a été acheté ou consommé comme étant de l'ecstasy ; ceci nous permet ensuite  de faire l'analyse dans la base de données, de ce qui a été acquis comme étant de l'ecstasy. Pour le premier trimestre de cette année, sur 114 échantillons, collectés au niveau national, de  produits vendus comme ecstasy, on s’aperçoit qu'il y en a 79 sur les 114 qui contenaient réellement du MDMA.  Le nombre d'échantillons qui ne contenaient aucune trace de MDMA n’est donc pas  négligeable. Et dans ceux-ci on retrouve, comme le Dr ARDITTI vous l’a  indiqué, des médicaments, beaucoup de médicaments. Ces médicaments vont être consommés à l'insu de l'usager,  et ils peuvent représenter, en dehors de leur toxicité potentielle (je ne suis pas compétent pour en parler), un risque simplement du fait  que l'usager, en terme d'effet, va être déçu et que cela peut le conduire à multiplier la prise de comprimés, et éventuellement provoquer un problème important. C’est, il me semble,  un des aspects importants qu’il nous a paru nécessaire de souligner dès l’analyse des premiers résultats de la base SINTES.

Je vais conclure  mon intervention, sur les évolutions du dispositif de surveillance.

SINTES et TREND sont des projets « prototypes ». Dès leur mise en place, nous avions prévu  une évaluation, de manière à pourvoir réorienter rapidement, à la fin de la première année, les dispositifs. Cette évaluation va nous permettre, d'ici la fin de l'année, de tirer un certain nombre de conclusions.

Sur TREND, les orientations en vue d’une  évolution des dispositifs sont les suivantes :  d’abord, nous souhaitons étendre le dispositif en terme de « milieux d'observation ». Sur les espaces, il serait intéressant d'essayer d'investiguer l'espace rural et, concernant l'espace festif, d'investiguer d'autres espaces que celui dit « espace techno ». En terme géographique, nous allons étendre aussi le dispositif aux départements d'Outre Mer où existent des problèmes spécifiques ; je pense notamment au problème du crack dans les Antilles et en Guyane, et puis également à la Réunion (ils connaissent un problème spécifique de consommations associant des médicaments à de l'alcool, et  notamment un usage très spécifique d'un médicament, l'Artane).

Concernant SINTES, il est envisagé, aussi, pour l'année prochaine, d'étendre et de sortir du strict champ des drogues de synthèse. Nous allons sans doute conduire des observations autour du cannabis : étudier les produits de coupage du cannabis, et documenter sur le cannabis  la teneur en THC, tout comme nous avons documenté sur l’ecstasy la concentration en  MDMA. Voilà, en conclusion quelques pistes d'orientation de nos travaux  à venir sur ces deux dispositifs.

(Applaudissements)