DEBAT ET QUESTIONS

 

Dr Didier FEBVREL – Médecins du Monde

Une question pour compléter vos exposés. On a donc un observatoire qui est mis en place et qui tend à observer un certain nombre de facteurs déterminants qui tournent autour de, on va dire, pharmacologie, médecine, pratiques culturelles… Alors bon, la fonction d'un observatoire c'est de restituer un certain nombre de données qui vont, a priori, influencer une politique publique, et la question c'est : avez – vous déjà une idée de comment ça influence la politique publique française, et à propos de la politique des drogues est-ce que ces résultats l'influencent ou non ? Et auquel cas ne serait-on   pas en train de regarder une situation bouger, évoluer, mais seulement la regarder, ce qui serait intéressant d'un point de vue scientifique, mais un peu entomologique on va dire ? Voilà c'est la question.

 

Jean Michel COSTES – OFDT

Je ne sais pas si l'observatoire est le meilleur interlocuteur pour répondre à votre question. Il y a ici des représentants des politiques publiques qui pourraient sans doute répondre mieux que moi, mais je ne vais  pas me défausser ! L’Observatoiren'est pas un dispositif de recherche. Ce n'est d'ailleurs pas un institut de recherche.  Ses productions se sont  toujours orientées vers une aide à la décision. Il y a, avec la création de l'observatoire, du fait que c’est  une structure autonome qui est un GIP, une dissociation, maintenant c'est clair, entre le domaine de l'action et le domaine de l'observation. Nous tenons à cette différenciation et nous n’allons pas empiéter dans le domaine de l'action ; parce que je crois qu'il est aussi important que le domaine de l'action ne vienne pas empiéter sur le domaine de l'observation. A partir du moment où on documente, par exemple, dans  les résultats de SINTES, sur la place spécifique des médicaments et le danger que cela représente à court terme, (au-delà du débat sur l'ecstasy), à moyen terme etc, on peut espérer que les acteurs préventifs abordent le problème de comment intervenir sur ces questions.

Donc je pense que les acteurs de prévention, en tous les cas je l'espère, prennent en compte ces éléments de connaissance ;  TREND et SINTES n'ont rien inventé. Pour moi TREND et SINTES, c'est une sorte d'objectivation de la rumeur, c'est à dire  des éléments d'information qui étaient connus,  et qui s’avèrent établis (je pense que pour la majorité des présents dans cette salle il n'y a rien de nouveau),  à ceci près que certains résultats sont contextualisés et donnent une vision complémentaire. Pour nous, en tous cas, par rapport à notre public principal qu'est le décideur, qu’il soit local ou national, l’observatoire est un outil, je dirai, qui permet d'objectiver les tendances. Mais je n’ai peut-être pas répondu complètement à votre question...

Concrètement, au niveau d'une DDASS, une des conséquences de notre travail peut se traduire, par exemple, via la DGS, par la diffusion d'un certain nombre de messages d'alerte :   le plus récent, je crois concerne la Kétamine et d'ailleurs nous essayons de mieux structurer cette diffusion. Voilà un exemple de comment le travail de l’Observatoire peut être utilisé par les politiques publiques.

 

Docteur ARDITTI.- CEIP

On peut dire que ça marche puisque pour la Kétamine, nous avons préparé  une action avec Médecins du Monde et lors des dernières raves, les intervenants ont essayé d’en prévenir la consommation. Et ça a marché.

 

M. Etienne ZURBACH – AMPT

Je suis chargé de la mise en place du Centre d'Information et de Ressources sur la Drogue et les Dépendances.

Ma question porte sur la prévention.

Il est vrai que ces questions posent des problèmes aux acteurs de terrain que nous sommes parce qu'au-delà de la fonction d'information, de recherche que je trouve tout à fait passionnante, on peut arriver aussi à des risques de dérive dans les discours que l'on tient par rapport à un certain nombre de sujets ; en particulier, l'amalgame qu'on pourrait faire entre nouvelle tendance, nouvelle drogue, nouveau consommateur, nouveau danger et qu'on mettrait, sous cette rubrique-là, tout un ensemble de risques plus ou moins fantasmés qui risqueraient de rescinder, encore, l'univers de la prévention entre, d'un côté, les bonnes drogues et, de l'autre, de nouvelles drogues qui seraient dangereuses.

C'est une tendance que je ramène aussi à un point d'observation qui concerne les enquêtes d'opinion faites auprès des Français : on a vu, en quelques années, l'ecstasy, qui était un produit très peu connu, arriver en 3ème position des drogues que les Français considèrent comme les plus dangereuses…

Il me semble qu’il y a un phénomène autour de ces repérages de produits et je pense que ça va nous poser des problèmes au niveau de la prévention.

Il y aurait, d'un côté, des drogues plus ou moins socialisées, on a fait des évolutions tout à fait majeures dans nos perceptions, lors de la publication du rapport ROQUES, sur les dangerosités des produits et, en particulier, par rapport à l'héroïne :   on a pu remettre en cause un certain nombre de préjugés sur la neurotoxicité en particulier, mais aujourd'hui, j'ai l'impression qu'on prend le risque de reconstituer, encore, un univers de danger avec des phantasmes et que ça va nous poser un certain nombre de questions.

Voilà, c'était un peu autour de ça que je m'interrogeais. J'aimerais que l'on arrive à faire le lien, que l'on ne retombe pas dans une caricature du type « le produit » en lui-même, l'effet toxique du produit priment sur le contexte de consommation et sur l'usager, sur le mode de consommation mis en œuvre.

 

Dr Jocelyne ARDITTI - CEIP

Je pense qu'il faut avoir une idée en tête et ne jamais l'oublier :  c'est que la toxicité d'un produit dépend de sa concentration et qu'il n'existe pas, même pour le cannabis, à propos duquel nous nous posons beaucoup de questions, de produit non toxique par rapport à une dose.

C'est cela qu'il faut que tout le monde comprenne.

Je reviens de l'OFDT où, justement, s’est constituée une commission qui ne s'occupe que des drogues de synthèse. On y a présenté le GHB et la Kétamine. Cette commission travaille sur des produits   qui ne sont pas de nouvelles drogues de synthèse. C’est pourquoi la France en a la présidence européenne pendant six mois et va proposer que ce terme soit modifié en "drogues nouvellement utilisées".

 

Dr Didier FEBVREL – Médecins du Monde

Je crois qu'Etienne ZURBACH soulevait un autre point qui était celui de la communication sur les observations que vous faites et c'est essentiel, la manière dont la population générale va se représenter ces nouveaux modes d'usage. Quel risque de stigmatisation peut-il y avoir vis-à-vis de nouveaux usagers éventuellement, dont vous avez peu parlé ? Je ne sais pas si c'est faute d'information, faute de recherche particulière ou parce que c'est simplement en cours, mais il est vrai que la figure de l'usager n'était pas trop présente, là.

 

Jean Michel COSTES - OFDT

C'est tout à fait une limite qu'on nous a fait remarquer.

Elle est évidente par rapport aux premières tendances que l'on a dégagées. Il y a peu de choses qui tournent autour de l'usager. On est essentiellement centré sur les produits. Mais nous ne perdons pas de vue cette préoccupation, parce que dans l'ensemble des études et des travaux que l'on mène, nous travaillons effectivement sur les comportements. Nous avons mis en place des enquêtes en population générale pour bien commencer à graduer et à différencier les comportements d'usage.

Il est vrai que la dangerosité ne se mesure pas qu'en fonction de la toxicité d'un produit, car il y a, évidemment, le contexte. Le meilleur exemple c'est la conduite automobile :  un certain type d'usage du cannabis au volant peut représenter une dangerosité évidente.

On va d'ailleurs, dans le cadre de la loi GAYSSOT avoir en charge la mise en place de l'étude épidémiologique pour mesurer l'impact de l'usage de drogues illicites sur les accidents de la route.

De même qu'à travers le cannabis, on a supporté une étude récente réalisée par un ethnologue sur l'usage dur des drogues douces. Il est clair qu'on ne peut pas en rester, au jour d'aujourd’hui, sur  un abord exclusif de  la notion de produit.

 

Dr Béatrice STAMBOUL – Médecins du Monde

Il y a un autre aspect qui me paraît, effectivement, important dans l'engagement qui est celui de Médecins du Monde, en particulier par rapport à SINTES, qui est la dimension réduction des risques et engagement de terrain, c'est la capacité, où on pourrait être de plus en plus, de rendre les résultats aux intéressés.

C'est l'aspect prévention, « savoir plus, risquer moins » et je pense qu'effectivement, je ne vais pas épiloguer sur des activités qui restent assez importantes dans les actions Médecins du Monde, dans les raves, et qui sont les analyses rapides de produits avec toutes les imperfections que ce type d’activité peut comporter ; mais il est vrai que l'idée que l'on a, qui était le motif de notre engagement dans le travail de recueil de produits, c'est d'avoir la possibilité d'avoir, dans des temps raisonnables des réponses, de façon à renforcer notre action de prévention.

 

Dr Jocelyne ARDITTI - CEIP

Il y a eu un grand progrès puisque au départ nous devions envoyer les résultats à l'OFDT. Le délai nous a semblé trop important et M. COSTES a accepté, ainsi que  Madame SARADET, que nous fassions parvenir les résultats au médecin référent de la structure pourvoyeuse d’échantillons et d’informations.

Nous ne pouvons connaître que les médecins référents, donc vous recevez les résultats, je ne sais pas ce que vous en faites. Les délais sont très brefs pour nous, moins de 48 h, sauf en cas de problème.

 

Jean Michel COSTES – OFDT

Il y a dans le projet SINTES, un certain nombre de paramètres qui sont quand même d'une grande complexité. Il faut savoir par exemple que le principe de collecte, en France, de produits qui sont illicites, n'a pas été d'une évidence totale. C'est un euphémisme !

Il faut bien voir qu'actuellement,  l'observatoire a la responsabilisé du projet, mais les décisions qui se prennent, notamment sur la question de l'accessibilité, ne sont pas de notre ressort. Cela relève des Pouvoirs publics.

Actuellement, il y a un consensus, obtenu  par la Mission interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie de l'ensemble des ministères, que ce soient les ministères répressifs ou socio-sanitaires, pour la mise en place de cette base de donnée et pour un certain nombre de conditions d'utilisation.

Il est vrai qu'au départ, il ne devait y avoir qu'une base centralisée. Maintenant le principe est acquis d'une restitution de l'information et de l'accès à l'ensemble de la base de données y compris aux données répressives, pour l'ensemble des participants au projet. C'est à dire qu'actuellement, les acteurs sociaux sanitaires dont Médecins du Monde, peuvent avoir accès, par un site protégé, à l'ensemble des données de la base de données.

Il me semble que nous allons dans le sens d’une évolution intéressante.

 

M. Joël PIROLO – association La Vie Mi l’agradi

Je suis membre d’une association de poly toxicomanes et je suis étonné que l'on parle de toxicomanie, de tendances récentes et que l'on oublie une des plus vieilles toxicomanies qui est l'alcoolisme ; que l'on continue de travailler comme ça en parallèle, les drogues d'un côté, l’alcool de l'autre. On a effleuré la question de la poly toxicomanie et pourtant elle est omniprésente : moi j'œuvre régulièrement dans les centres de cure en alcoologie et croyez-moi, je rencontre des poly toxicomanes en permanence.

L'alcool est peut-être même la drogue la plus dure parce que, pour en sortir, c'est beaucoup plus difficile : c’est un produit en vente libre.

Je pense qu'il faudrait tenir compte du fait que les produits que vous décrivez, dont vous connaissez les effets sur la personne selon son dosage, il faudrait en étudier les conséquences lorsqu’ils sont associés à une douzaine de pastis. Je suis persuadé que cela équivaut à un très bon buvard sans alcool.

L'alcool devrait être présent dès qu'on parle de toxicomanie. Cela a été dit par les députés, il faudrait l'inclure dans toute recherche.

C'est mon espoir qu'on tienne compte de la question de la poly consommation  parce que les malades dont on parle là prennent tous de l'alcool. Je ne sais pas si les recherches sont faites sur leur consommation d’alcool parce qu'on cite tant le cannabis ou la cocaïne. Mais leur a-t-on fait une prise de sang ? Quel était le taux d'alcoolémie ?

 

Dr Jocelyne ARDITTI- CEIP

C'est vrai. Dans les intoxications aiguës, chroniques, l'alcool est omniprésent et il permet une potentialisation des effets des produits auxquels il est associé.

Simplement, les CEIP n'ont pas dans leur fonction, et ça c'est une question qui relève des Pouvoirs Publics, à s'occuper du tabac, ni de l'alcool. Cela est précisé dans la description de nos missions.

D'autres structures en ont la responsabilité.

 

Jean Michel COSTES - OFDT

J'avais signalé dans mon introduction sur les tendances, qu'effectivement, j’aborderais surtout les tendances  émergeantes. J’ai précisé qu'effectivement cela vient compléter des tendances que l'on peut déceler par ailleurs grâce au dispositif d'observation pérenne préexistant : celui-ci montre que, en matière de consommations, la consommation majeure en France de produits psycho actifs chez les jeunes, c'est : l'alcool, le tabac et le cannabis. Que les usages problématiques, en terme de conséquences sur la santé, concernent les usages de tabac, d’alcool et ensuite du côté des substances  illicites, l'héroïne.

Si l’on fait une tentative de gradation, il est vrai qu'il faudrait mettre en perspective le nombre de décès : cela a été fait dans notre rapport annuel, où nous avons mis en regard, les 60 000 décès provoqués par le tabac par an, les 40 000 à 50 000 décès provoqués par l'alcool et actuellement les 500 décès documentés connus, provoqués par une consommation de drogues principalement d'opiacés. Mais il faudrait que l'on progresse : ces chiffres donnent un ordre de grandeur même si ces décès dus à la consommation d'héroïne ne concernent   pas la même catégorie de population, du point de vue de la  tranche d'âge notamment. Lorsque nous essayons de faire une photographie générale du phénomène, on met en perspective l'ensemble des dépendances, des toxicomanies y compris l'alcool. D'ailleurs les pouvoirs publics ont reconnu à l'Observatoire cette extension de son champ d'observation fin 98 : officiellement, il est inscrit dans notre mission que   nous devons observer l'ensemble des produits psychoactifs, l’alcool, le tabac, mais également les médicaments psychotropes.

L'autre aspect de la question est plutôt d’ordre méthodologique. Dans l’observation des tendances émergeantes, on a quand même des instruments pour documenter la consommation d'alcool, la consommation problématique. Mais qu’y a-t-il de nouveau concernant   la consommation d'alcool ? C’est un phénomène beaucoup  plus difficile à explorer.

Pour l'instant, le dispositif TREND prend en compte l'alcool, même s’il  est plutôt centré sur les drogues illicites, puisque l'alcool est,  je dirai,  une consommation plate-forme, constitue  une base commune  pour l'ensemble de la population concernée par l’étude.

Ce qui est plus compliqué,  et c'est une question que se pose actuellement le collège scientifique, c'est de réfléchir à comment et sur quel espace  mettre en place un dispositif un peu équivalent pour observer les phénomènes émergeants en matière de consommation d'alcool.

C'est une question de méthode sur laquelle nous n’avons pas encore trouvé de réponse satisfaisante.

 

Dr Gérard CORUBLE – DDASS

A cet égard, l'enquête ESPAD qui porte sur des publics jeunes en milieu scolaire, dressait des comparaisons  avec des enquêtes antérieures, notamment celle de Marie CHOQUET, sur  des adolescents en 1993. Quelles étaient les tendances concernant l'alcool dans  cette enquête ?

 

Jean Michel COSTES – OFDT

En matière d'alcool, la grande tendance au niveau national, si l’on se réfère à l'indicateur le plus grossier qu'est la quantité d'alcool moyen consommé par habitant, nous observons une tendance à la baisse, sur du long terme, depuis 30 ou 40 ans.

Mais cela ne donne pas d’indications sur la structuration de la consommation, sur la part des consommations modérées et  des consommations abusives d'alcool.

Chez les jeunes, à partir des données assez récentes, lorsqu’on compare l'enquête ESPAD en 1999 à celle à peu près  équivalente qu'avait réalisé l'équipe de Marie CHOQUET en 1993, on met en évidence une tendance assez stabilisée, avec des niveaux de prévalence importants sur les consommations répétées d'alcool avec recherche d'ivresse. Il nous semble que la tendance actuellement chez les jeunes, reste stabilisée à un niveau assez important.

Il semble qu’il y ait des différences importantes suivant les sexes ?

 

Jean Michel  COSTES - OFDT

Oui et par rapport au sexe, la tendance que donne l'enquête en milieu scolaire, c'est qu'effectivement les jeunes filles, on le supposait, consomment plus de médicaments psychotropes, moins d'alcool, moins de cannabis et plus de tabac.

Pour ceux que ces questions d'alcool intéressent, nous avons quand même d'autres méthodes que les méthodes de types qualitatives. Afin de documenter le problème de l'alcool nous avons, par exemple, une étude importante en cours : elle a pour objectif de mesurer le poids de l'alcool en morbidité hospitalière, c'est à dire le poids de l'alcool dans les hospitalisations et dans le recours à la médecine de ville. Elle est en cours de Dr Gérard CORUBLE – DDASS réalisation. Nous avons par ailleurs des méthodes, des méthodologies épidémiologiques qui nous permettent, compte tenu justement de l'importance et des prévalences de consommation d'alcool, de documenter cela, ce que l'on ne peut pas faire sur l'ecstasy par exemple.

 

Madame Nicole DUCROS – le TIPI

En fait, je voulais répondre à Madame ARDITTI. Qu'est ce que nous faisons de l'information que nous recevons dans le système SINTES ? Et bien simplement, nous   l'affichons   sur un tableau à la vue du public qui fréquente notre association et nous faisons également la même chose dans les raves parties : nous présentons  un tableau où sont affichées les différentes informations que l'on a reçues de l'OFDT.

Ensuite je voulais dire aussi que j'étais très étonnée de l'absence du PCP dans votre enquête et dans le recueil des produits.

Ce que j'ai constaté personnellement, c'est vrai que ce sont toujours des informations seulement caractéristiques des lieux où on se trouve, mais tout de même je vais souvent dans les raves parties et je vois une augmentation énorme de l'alcool et notamment de  l'association amphétamine- alcool – PCP.

J’observe  aussi dans les résultats que vous nous présentez que la Kétamine est peu en augmentation, alors que mes observations me donnent  l'impression que vraiment elle est généralisée, que c'est un produit dont la consommation va plutôt en augmentant  qu'en diminuant. J'étais à Paris récemment dans une soirée et  énormément de personnes avaient consommé de la   Kétamine et de l’alcool.

Selon les collecteurs, selon les endroits où on se trouve, les informations recueillies sont à manipuler avec beaucoup de précautions.

 

Dr ARDITTI – CEIP

Pour le PCP, toutes les études qui ont été faites en France jusqu'à présent, ont montré qu'il n'y avait pas eu de passage de PCP en grande quantité. Un cas est signalé à Paris récemment.

Le PCP n'est pas un produit  qui est bien introduit en France, heureusement. Quant à la Kétamine, il faut savoir qu’elle n'est pas très facile à déceler, cela nécessite des moyens d’analyse sophistiqués. Nos travaux  à Lisbonne nous ont permis de constater que l’usage de Kétamine concerne  un milieu et des fêtes très particulières, qui ne ressemblent pas à celles que nous avons dans nos régions. M. COSTE l'a dit, et vous avez raison de le rappeler, les observations ne doivent pas conduire à des généralisations. Le rôle des collecteurs est important : au début, il me semblait qu'ils collectaient ce qu'ils avaient envie de connaître, puis peu à peu il a fallu un petit peu différencier la collecte, afin d'identifier les produits qui circulent : c’est à partir de   là que les collectes se sont diversifiées.

 

Dr REBOULOT – CRIPS-PACA

J'aimerais savoir si par le dispositif TREND, on a quelques données sur les modes de consommation et en particulier l’injection, puisque, depuis quelques temps, on avait quand même tendance à penser que la consommation par voie intra veineuse avait diminué, mais on note au moins sur l'Est de la région que l'on voit apparaître massivement l'injection, dans le milieu festif, de médicaments.

 

Jean Michel  COSTES – OFDT

Ce sujet n’a pas été abordé dans le premier rapport car on n'avait pas structuré le recueil d'information autour de ce thème ;  mais cela  fait partie des sujets  qui font l'objet d'une surveillance à venir.

Il est vrai que sur l'injection, il y des différences très importantes en fonction des sites :   par exemple entre Lille et Marseille, on note   des différences de pratiques dans le milieu urbain, dans le milieu festif. Les informations recueillies sur l’injection  n’étaient pas formalisées c’est pourquoi nous avons préféré, pour l'instant, ne pas les traiter dans ce rapport. Cela concernait des situations isolées qui nécessitaient sans doute une investigation plus approfondie. Il est vrai qu'on nous a signalé  des cas d'injection dans le cadre festif.

 

Dr  FEBVREL - Médecins du Monde

C'est un commentaire, parce qu'il y a quelque chose qui me trouble par rapport à la sémantique par rapport à la toxicomanie, et notamment un des dangers dont j'avais déjà parlé sur une des dérives éventuelles par rapport au rapport ROQUES, c'est la prise en considération de  l'alcoolisme parmi les dépendances et le fait  qu'on le mette dans la classification toxicomanie.

Je voudrais simplement signaler que les effets de désignation ou de stigmate que sont par exemple être toxicomane ou être alcoolique sont suffisamment importants au niveau social et personnel,  pour éviter de classer l'alcoolisme dans la toxicomanie. Il vaut mieux parler effectivement comme le propose le professeur PARQUET, dans son rapport, de consommation abusive, d’usage problématique ou autre, plutôt que de désigner des personnes très clairement.  Jean-Jacques SANTUCCI le disait très clairement, il y a un certain nombre de personnes qui n'accèdent pas aux systèmes de soins quand ils sont trop marqués de « l’enseigne » toxicomanie et c'est vrai que, dans la rue, lorsque nous rencontrons  des groupes de personnes qui consomment de l’alcool et que nous nous présentons,  ils nous répondent «  ah! ben nous, on n'est pas des toxicomanes ».

Attention à ça, de façon à pouvoir préserver le contact et de pouvoir aussi continuer à s'intéresser à des abus, à des usages, à s'intéresser au comportement.

L'autre chose que je note aussi par rapport à la poly consommation, c'est une chose extrêmement intéressante que le rapport ait ouvert sur la rationalité. Si on fait référence à des courants de sociologie, les gens ont toujours de « bonnes  raisons » de consommer  un certain nombre de substances en en mesurant les effets, les intérêts qu'ils ont pour eux à un certain moment de la journée, à les mélanger, ou pas, de façon simultanée. Et ces bonnes raisons là que nous avons, nous en tant qu'acteurs de terrain à essayer d'interroger les comportements, mais pas seulement le comportement.

Et puis l'autre point aussi c'est que ces bonnes raisons là sont aussi liées à des facteurs socio-économiques.

Et je m'interroge pour savoir pourquoi la cocaïne ou les substances à effet stimulant ont tant augmenté  au niveau de la ville de Marseille. Quelles ont été les « bonnes raisons » ? Est-ce dû uniquement à l'offre ou est-ce que c’est induit par la substitution ? Ou bien, peut-on faire l’hypothèse que du fait de la difficulté de la situation socio-économique, on a  plutôt tendance à recourir à des produits stimulants plutôt qu’à des produits sédatifs ?

 

Question d’une personne dans la salle

Je voulais savoir si vous avez fait des observations quant à l'évolution des motivations de consommation, des divers usages et ce qui les motive ? Il me semble qu'il y a quand même une évolution des diverses motivations.

 

Dr CORUBLE - DDASS

Cela rejoint l'intervention précédente sur l'usager, finalement. Pourquoi tel usage?

 

Jean Michel COSTES – OFDT

Cela rejoint effectivement l'intervention précédente, c'est vrai, qu'actuellement, nous avons sorti relativement peu d’éléments sur l'évolution des comportements et des motivations.

Il faut bien voir qu'on ne peut pas investiguer ces questions de la même façon. Avec un système comme TREND, qui est un système de surveillance et qui est un système très grossier, basé sur du déclaratif ou du perçu, perçu par les acteurs on ne peut pas aborder   une problématique de type recherche qui va rentrer effectivement dans les liaisons causales ou les facteurs de risque ou même l'interprétation. Alors pourquoi, actuellement, ce sont les stimulants qui dominent ?

Il y a des tas d'interprétations possibles. Nous savons qu'il y a des cycles qui peuvent s’expliquer  par rapport aux exigences qui sont posées à l'individu. Actuellement, nous sommes peut-être dans une société où sont privilégiés des produits d'amélioration des performances, on est peut être dans cette problématique là.

Mais tout cela, ce sont des choses qu'il faut investiguer en profondeur, dans le cadre de la recherche.

La question que nous nous posons c'est comment repérer ce phénomène à travers un dispositif comme TREND, qui ne va pas répondre à tout, et la question que vous posez porte sur sa compréhension, fait partie de nos préoccupations mais il reste à y répondre.

Dans tous les cas, il est vrai que, par rapport aux orientations de TREND, tout ce qui tourne autour du consommateur, des comportements et des motivations, nous le percevons au travers des effets. Il est extrêmement important, par exemple, sur la notion de poly consommation, de bien distinguer qu'il y a deux types de poly consommation : il y a une poly consommation inconsciente et une poly consommation raisonnée et dans une logique d'aide à la décision, ce sont deux choses très différentes car on agit en discernant ces deux types de comportements.

 

Dr Jocelyne ARDITTI - CEIP

Je rejoins tout à fait M. COSTES. Au CEIP, nous assurons une vigilance non seulement en matière de toxicomanie, mais aussi des produits utilisés pour la « performance » : en particulier, celle du cadre. On retrouve exactement une démarche presque obligatoire du cadre qui est conduit   à consommer un peu n'importe quoi, voire même, grâce à Internet, des produits non anodins.

C'est un point important Des sociologues se sont penchés sur ces questions ; j'ai eu un peu de mal à les lire, parce que nous n’abordons pas les questions de la même façon, mais certaines de leurs hypothèses se confirment dans les résultats de nos travaux, et en particulier cette tendance à rechercher la performance.

 

Cédric CHATER - Association AIDES PROVENCE

J'aurais voulu revenir sur ce que vous avez dit, M. COSTES, quand vous parliez d'étendre l'observation au-delà de la fête et de la rue. Si c'est dans le milieu festif, cela veut dire qu’il faudrait mener des investigations dans des lieux commerciaux. Et comment faire de l'information et de la prévention  dans des lieux s'il n'y a pas une volonté d'action ? Les personnes que l’on trouve dans ces endroits ne sont absolument pas comme dans un espace vierge, tel que les free. C'est là où ça me pose une question. Comment faire pour toucher un public parmi lequel se trouvent des injecteurs,  mais qui ne gravite ni dans le milieu techno ni dans le milieu de la rue, mais dans un autre milieu festif qui est le milieu commercial, sans qu'il y ait une stigmatisation et sans que des mesures répressives soient entreprises ?

 

Jean Michel COSTES - OFDT

Effectivement, c'est une préoccupation que je comprends bien.

Ceci dit, notre mission c'est de documenter, dans une première étape, de savoir si les consommations, pour le milieu festif, dans les free ou en milieu commercial, sont les mêmes. C'est déjà le premier pan de notre travail.

Prenons l'exemple de la Kétamine : en terme de niveau de diffusion, nous avons situé la Kétamine entre le niveau diffusion restreinte et diffusion large. En effet,   par rapport aux sites et aux observateurs qu'on avait sur le terrain, actuellement la Kétamine, si elle semble très généralisée dans le cadre des raves, n'est pas encore en diffusion large sur l'ensemble des milieux qu'on a pu investiguer dans le cadre du projet. Nous sommes en mesure de le dire car nous avons des observateurs dans le cadre traditionnel commercial.

 

Cédric CHATER – AIDES Provence

J'avais une deuxième question : est-ce qu'il y a des analyses et des observations qui sont faites au niveau des interactions médicamenteuses, notamment pour les traitements VIH et VHC ?

 

Dr ARDITTI – CEIP

Non, tous les travaux qui sont menés actuellement portent plutôt sur les interactions entre les produits de substitution et les antiretroviraux.

 

Cédric CHATER – Aides Provence

Des travaux sur ce sujet sont-ils envisagés ?

 

Dr ARDITTI - CEIP

Il faudrait que d'autres équipes nous aident.

 

M. Joël PIROLO – association La Vie Mi l’agradi

Je voulais juste répondre à propos de la connaissance de la toxicomanie alcoolique. Cette consommation remonte à plus de 5 000 ans et on vit avec l'alcool. Il me semble que nous prenons le même chemin  avec le cannabis parce qu’il se banalise encore plus que l'alcool. Il serait temps de se réveiller.

 

M. ZURBACH - AMPT

J'aurais juste une question sur l'intégration de ces travaux au niveau européen. Est-ce que les procédures de recueil d'information sont aujourd'hui relativement semblables dans les différents pays, est-ce qu'on peut tirer prochainement un certain nombre de conclusions concernant des grandes tendances au niveau européen et peut-être là, est-ce qu'aujourd'hui on arrive à avoir une lecture un peu moins spontanée que l'on a depuis quelque temps sur un mode de consommation propre au Nord de l'Europe et un mode de consommation propre au Sud de l'Europe ? Est-ce que cette lecture reste valide ou bien est-ce qu'on est face à des phénomènes plus complexes?

 

M. COSTES - OFDT

A propos de l'Europe il est difficile de faire court : nous avons déjà une grande  diversité sur le territoire national. Si l’on s’intéresse au niveau européen, nous constatons un double mouvement : à la fois une grande diversité et en même temps une grande convergence.

Concernant   les grandes tendances, on trouve  une grande convergence : en Europe, contrairement aux Etats-Unis, le problème majeur reste l'héroïne et non pas la cocaïne. Cependant  le phénomène émergeant dans l'usage problématique des drogues est bien, actuellement,  celui des stimulants, de la cocaïne, et ceci globalement dans tous les pays européens.

Si l’on affine le regard on note par exemple que les pays nordiques ont un problème très spécifique avec l'amphétamine, l'amphétamine injectée ; pratique que l’on ne repère pas du tout dans le Sud de l'Europe.

Autre point : la banalisation du cannabis ; elle est aussi, quelle que soit la législation sur le cannabis, un phénomène très convergent dans les pays européens. Le phénomène des poly-consommations est également un trait commun.

Vous voyez qu’il y a  effectivement des convergences.

Concernant le  dispositif d’observation, je dirais que grâce à TREND  et SINTES, pour une fois, la France n'est pas en retard, elle est même en avance. Dans le cadre de la présidence française, est prévue  une initiative de mise  en place d’un réseau européen de surveillance des tendances. C'est un peu une extension de TREND  et SINTES à l'échelle européenne, sans vouloir se poser en donneur de leçon, parce que se pencher sur les données européennes est quelque chose de  complexe. Ce serait vraiment intéressant parce que je crois que l'analyse de tendances à l'échelle nationale, c'est quand même très limitatif.

Un tel projet nécessite  un gros travail d'harmonisation, au niveau européen, des indicateurs : les indicateurs classiques, les enquêtes en population générale, par exemple, et tous les outils que je vous ai décrits. Nous avons   bien évidemment pris en compte les standards européens de manière à pouvoir avoir des points de comparaison.

 

Dr ARDITTI – CEIP

Juste un petit mot pour dire qu'à cette réunion de Lisbonne, dont j’ai parlé tout à l’heure, étaient présents tous les Etats membres. On note un désir d'harmonisation.

Seule la France, a pu fournir un rapport pour chaque produit grâce à son réseau des CEIP.

 

Dr CORUBLE – DDASS 13

Merci au Dr ARDITTI et à Monsieur COSTES pour ces interventions tout à fait passionnantes.

Je pense qu'elles auront permis d'apporter, à l'ensemble des acteurs, à une grand partie des acteurs locaux, des notions qu'ils n'avaient pas forcément.

Il me semble qu'a été très présent, parmi les interventions, un souci qui était que les usagers puissent aussi s'approprier ces informations, qu'ils en aient un retour positif par rapport à leur consommation et à leurs problèmes de santé. Mais  aussi des éléments de communication vers les médias grand public avec des risques qui ont été bien pointés, de stigmatisation  des usagers qui, de ce fait, pourraient avoir  plus de mal à accéder aux soins. C'est un souci que je crois, il faudra prendre en compte.

 

Merci aux personnes qui sont venues vous écouter et échanger.