Dossier de synthèse documentaire
octobre 1998
Les drogues de synthèse
retraitLes stimulants
retraitLes halucinogènes
De la réduction des risques à l'éducation à la santé
retraitLe testing
Introduction
L'expansion de l'usage de drogues dans les pays industrialisés est associée au mouvement hippy, dans un contexte de rejet de la société de consommation et de l'aliénation matérialiste, et de doctrine de non violence liée essentiellement à l'enlisement militaire des Etats-Unis au Viet-Nam.
Si les années 70 ont été essentiellement marquées par la consommation d'héroïne, de cannabis et de LSD, les années 80 voient apparaître la consommation de médicaments détournés de leur usage : barbituriques, tranquillisants divers, souvent mélangés à l'alcool. La population des usagers de drogue est différente, passant d'une révolte contre la société de consommation et d'abondance à un accablement face à une société, toujours de consommation, mais où la crise économique obère l'avenir des plus défavorisés.
L'utilisation récréative de l'ecstasy inaugure, à la fin des années 80, une nouvelle ère de la toxicomanie. Chef de file des drogues de synthèse, et de loin la plus médiatique, l'ecstasy est essentiellement consommée dans un contexte de fête alliant musique techno et danse, la prise de produit favorisant le passage à un état de conscience modifié, proche de la transe hypnotique où de nombreuses barrières psychologiques sont abaissées.
Brefs repères historiques
L'histoire des drogues de synthèse commence au siècle dernier lorsque sont identifiés les principes actifs des drogues extraites des plantes. L'industrie pharmaceutique s'en inspire pour élaborer des composés imitant leur structure chimique.
La recherche d'opiacés de synthèse s'est développée particulièrement en Allemagne qui découvre la péthidine en 1939, puis la méthadone et le fentanyl. L'amphétamine et ses dérivés seront exploités par les Etats-Unis, l'Allemagne et le Japon pendant la seconde guerre mondiale pour doper leurs combattants.
D'abord prescrits légalement dans les pays occidentaux dans les années 50, les dérivés amphétaminiques rencontrent un succès foudroyant chez les étudiants, apparaissant comme une drogue de la performance. Le développement de la pharmacologie psychiatrique aux Etats-Unis et la recherche de sensations nouvelles sur les campus californiens dans les années 60-70 font découvrir les propriétés hallucinogènes du LSD.
La diffusion de la MDA, puis de la MDMA, dérivé amphétaminique légèrement hallucinogène, surnommé "pilule de l'amour", marque la révolution des drogues de synthèse qui commence véritablement au début des années 80. Sous le nom d'ecstasy, la love drug se répandra rapidement en Europe dans les raves et les discothèques, associée à la musique techno.
L'ecstasy sera interdite, d'abord aux Etats-Unis en 1985, et classée dans les stupéfiants. Cette interdiction va conduire aussitôt à la synthèse de nouveaux produits comme la MDEA, la MBDB ou la 2-CB. Ces designer drugs ne sont que des transformations (parfois minimes sur le plan de la structure chimique) d'une drogue illicite dont la fabrication, le trafic, voire l'usage sont réprimés, en une autre drogue aux effets similaires, mais qui ne figure pas (encore) sur la liste des substances interdites.
Ces substances synthétiques n'existent pas à l'état naturel et sont entièrement fabriquées en laboratoire. Elles ne nécessitent pas de grandes compétences techniques et peuvent être produites à proximité des lieux de consommation. D'un prix de revient peu élevé, elles sont facilement dissimulables sous formes de comprimés, ce qui explique un marché très différent de celui de l'héroïne.
Les drogues de synthèse
Les nouvelles drogues synthétiques peuvent se séparer schématiquement en deux classes selon leurs effets : les stimulants (ecstasy, speed...) et les hallucinogènes (LSD, kétamine, STP...)
Les autres produits sont le plus souvent la combinaison de molécules déjà connues, certaines étant simplement détournées de leur usage originel, comme les benzodiazépines, les antidépresseurs et les barbituriques.
L'ecstasy, l'élément le plus connu de cette classe, est un dérivé de l'amphétamine qui contient de la méthylènedioxyéthylamphétamine, MDMA, ou des dérivés proches, la MDA, la MDEA, la MBDB et plus récemment le 2-CB.
L'ecstasy a des effets psychotropes à la fois stimulants et relaxants car elle agit sur différents sites du système nerveux central.
Par l'augmentation de la libération de sérotonine dans le cerveau, ses effets sur le système sérotoninergique, qui est un système neuromodulateur, favorisent un état de d'indifférence confiante, voire de sensation de convivialité et la survenue de comportements moteurs répétitifs et toniques.
Par la libération de dopamine dans le cerveau, la MDMA a des effets psychostimulants qui accélèrent le rythme cardiaque et diminuent la fatigue.
Toutes les substances répertoriées comme pouvant entraîner une toxicomanie possèdent la propriété d'augmenter la libération de dopamine mais il faut noter que l'action de la MDMA est dix fois moins efficace que celle de l'amphétamine.Ces différentes actions expliquent probablement l'emploi de l'ecstasy lié à la musique techno et à ses soirées festives en favorisant la danse particulièrement répétitive et l'état de transe, tout en diminuant la fatigue, ainsi qu'en diminuant la sensibilité de l'individu à son environnement et donc l'agressivité.
- Les risques encourus les plus fréquents :
- - déshydratation, hyperthermie, crampes musculaires, voire rhabdomyolyse (destruction des muscles striés). L'effet dopaminergique ne permet pas aux consommateurs d'ecstasy de se rendre compte de l'état d'épuisement de l'organisme.
- - accélération du rythme cardiaque (tachycardie), troubles du rythme.
- - hépatites dont le mécanisme n'est pas élucidé.
- - troubles du comportement, attaques de panique, hallucinations, troubles psychotiques, syndromes dépressifs.
Des cas d'hyponatrémie se traduisant par un état léthargique pouvant aller jusqu'au coma ont été publiés dont les hypothèses physiologiques ne sont pas complètement élucidées, avec une ingestion d'eau ou de boissons trop importante et probablement une sécrétion inappropriée d'hormone antidiurétique.
Le rapport d'expertise collective de l'INSERM sur l'ecstasy collecte toutes les complications somatiques, neurologiques et psychiques décrites en liaison avec une prise d'ecstasy en essayant d'analyser l'imputabilité de ces effets au produit. Il est cependant important de noter que certaines toxicités peuvent intervenir dès la première prise et ne sont pas doses dépendantes.
L'association avec d'autres substances et une susceptibilité individuelle variable à l'ecstasy sont des facteurs qui interviennent probablement dans l'apparition d'effets toxiques.
Parmi les autres stimulants, on retrouve les sulfates d'amphétamine, l'éphédrine et de nombreux dérivés regroupés sous le nom de "dance pills".
Le GBH, au départ un puissant anesthésique, le gamma OH, détourné de son usage premier, est souvent présenté comme de l'ecstasy liquide, à moindre prix (25 à 50 F la dose). Mélangé à l'alcool, le GBH provoque des effets graves : dépression respiratoire, confusion, tremblements incontrôlables, voire convulsions, coma, conduisant parfois à des accidents mortels.
Tête de file de la classe des hallucinogènes, le LSD, diéthylamide de l'acide lysergique, a été isolé en 1938 à partir d'un parasite du seigle, l'ergot de seigle.
Substance hautement hallucinogène, le LSD perturbe l'activité mentale et engendre une déviation délirante du jugement induisant confusion et dépersonnalisation. Chez certains sujets, le LSD peut aussi susciter de graves crises d'angoisse, de confusion, d'anxiété, de panique ou de paranoïa. Il arrive que ces crises perdurent après l'ingestion, laissant parfois des séquelles psychiatriques définitives, et ces risques sont accentués par un usage répété et/ou massif.
D'autres troubles peuvent également apparaître : vertiges, vomissements, troubles respiratoires, dilatation des pupilles, accélération du rythme cardiaque, tremblements et parfois convulsions.
La kétamine, à l'origine un puissant anesthésiant utilisé en médecine vétérinaire, est souvent utilisée en ersatz de l'ecstasy et parfois à l'insu du consommateur. Le risque majeur est la dépression respiratoire dose-dépendante, mais l'effet anesthésique qui masque la douleur, signal d'alarme pour l'organisme, joue un rôle important dans les accidents liés à la prise de kétamine.
Quelques chiffres
Il est difficile d'avancer des chiffres précis concernant la consommation d'ecstasy en France, s'agissant d'un fait clandestin et réprimé. On peut néanmoins évaluer ce phénomène par différentes sources.
Les données de 1995 du Baromètre Santé du Comité Français d'Education à la Santé, reprises par l'European Monitoring Center for Drug Addiction montre une prévalence de consommation d'ecstasy et d'amphétamines de 0,7% au cours de la vie et 0,3% au cours de l'année dans un échantillon représentatif de la population de 18 à 75 ans.
Une enquête longitudinale, menée en milieu scolaire auprès des 20-22 ans par l'INSERM-U169 (1993), montre que 1,9% des garçons et 1,1% des filles ont déjà fait l'expérience de l'ecstasy [CHOQUET M., LEDOUX S., Adolescents - Enquête nationale, Collection Analyses et Prospective, Editions INSERM, 1994].
Les statistiques de l'OCRTIS (Office Central pour la Répression du Trafic Illicite de Stupéfiants, Direction Centrale de la Police Judiciaire) sont un reflet très incertain du phénomène de consommation mais elles mettent en évidence une augmentation considérable du nombre de saisies : 14 000 pilules en 1992, 350 000 en 1996. De même, les données d'interpellations en 1997 montrent que 72% des usagers interpellés ont entre 18 et 25 ans. Si le nombre de mineurs reste faible (2,6%), par rapport au cannabis par exemple, la proportion de femmes est beaucoup plus élevée que celle relevée dans l'usage de stupéfiants en général.
Usages et consommateurs
Si en 1985 en France, l'ecstasy était réservée aux milieux "branchés", dès le début des années 1990 on assiste à une explosion de sa consommation liée au courant musical house music / techno.
Les raves se sont développées en France à partir de 1992 avec des fêtes de plus en plus nombreuses, massives, souvent clandestines.
D'après l'association Techno Plus, il y aurait actuellement de 10 000 à 50 000 adeptes réguliers des raves et la moitié des ravers feraient usage d'ecstasy et/ou de LSD.
Dans plusieurs études menées chez les usagers de drogues, déjà pris en charge dans des structures de soins spécifiques, par l'INSERM-U302, en 1993 et 1994, l'ecstasy est repéré parmi les 4 produits les plus utilisés, le plus souvent dans un contexte de polytoxicomanie.
Les deux premières études françaises sur ces nouveaux usages, commanditées en 1997 par l'Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies (OFDT) sont des approches ethnographiques car si la consommation d'ecstasy est de moins en moins confidentielle, l'ampleur du phénomène est mal appréhendée par les enquêtes sanitaires ou policières qui constituent les circuits habituels de l'observation des usages de drogue.
La recherche menée par le Comité d'Etude et d'Information sur la Drogue, en Gironde, en 1997, auprès d'usagers fréquentant le CEID et lors de soirées festives, montre que l'âge moyen de la découverte de l'ecstasy est de 23 ans et que 99% des usagers avaient déjà consommé, antérieurement à l'ecstasy, d'autres produits licites ou illicites à des fins d'ivresse ou de "défonce".
L'étude de l'Institut de Recherche en Epidémiologie de la Pharmacodépendance (IREP) menée à Paris et à Lille, principalement dans les raves et les discothèques, montre l'évolution du statut de l'ecstasy qui passe d'un produit réservé à une "élite" à celui d'une drogue à part entière, visant un public beaucoup plus large, souvent associée à de multiples autres consommations.
Ces usagers n'ont pas recours aux réseaux de "deal", ni à la délinquance pour se procurer le produit, l'ecstasy étant facilement accessible et bon marché : 50 à 200 F la pilule.
Dans l'étude pilote de l'OFDT, "Consommer un ecstasy est simple, rapide, propre. Il suffit d'avaler un comprimé avec une gorgée d'une boisson quelconque". Le consommateur ne considère souvent pas l'ecstasy comme une drogue. Cette facilité de prise représente une barrière facile à franchir .
La prise d'ecstasy est parfois incluse dans une polytoxicomanie associant l'usage simultané de cannabis, d'alcool, ou de LSD, de cocaïne voire d'héroïne.
Dans cette étude réalisée par l'IREP, différentes formes d'usage sont répertoriées : de l'essai une fois pour voir, à la consommation intensive en passant par un usage occasionnel ou régulier bien géré en fonction des circonstances festives et une polyconsommation qui associe tous les produits rencontrés.
De la réduction des risques à l'éducation à la santé
L'objectif prioritaire d'une politique de prévention en direction des adolescents et des adultes, professionnels et parents, est d'éviter la première prise de produit. Il est important de considérer que la démarche de prévention doit être centrée sur les causes et les motivations de la consommation, et non pas uniquement sur le produit consommé, licite ou illicite, en intégrant une information complète sur le produit.
La prévention primaire doit prendre en considération l'étude des lieux de consommation, les caractéristiques sociologiques des consommateurs et les connaissances scientifiques des produits sur lesquelles la communication pourra se construire.
La référence aux trois comportements distincts d'usage, d'abus et de dépendance permet à tous les acteurs intervenant dans le champ de la prévention d'avoir une base commune d'observation en ce qui concerne les comportements de consommation de substances psychoactives, et donne une cohérence à la diversité des actions de prévention, de soins et de réhabilitation. Le caractère licite ou illicite d'un produit n'est pas pris comme critère. L'usage étant caractérisé par la consommation de substances psychoactives n'entraînant ni complication, ni dommage.
Certaines substances apparaissent cependant comme pourvues d'une dangerosité extrême et il est important de pouvoir déterminer la nature de cette dangerosité et de l'évaluer .
D'autres produits n'induisent pas un comportement de dépendance, mais seraient susceptibles de provoquer des dommages par leur mode de consommation, les conditions de leur obtention ou les caractéristiques du consommateur.
La pratique d'un phénomène nouveau et l'ignorance de la part des pouvoirs publics engendrent souvent une répression qui est un facteur de risques pour les consommateurs de nouveaux produits. Le premier obstacle concernant la réduction des risques en matière de consommation d'ecstasy et de drogues de synthèse consiste dans le caractère illégal du produit qui ne permet pas d'en connaître la composition.
Des expériences comme celles de CREW 2000 en Ecosse, de Techno Plus et de Médecins du Monde en France, ont permis de tester les pilules vendues sous l'appellation d'ecstasy et d'informer les consommateurs sur les différentes substances associées ou remplaçant le MDMA.
Le rapport d'expertise de l'INSERM rappelle aux acteurs de prévention le risque de la pratique du testing dans les lieux de consommation qui apporte une fausse sécurité pour l'usager dans la mesure où la consommation de MDMA seul, peut présenter des effets toxiques à court, moyen ou long terme. Les produits associés ne sont pas les seuls incriminables et la vulnérabilité des individus aux effets délétères somatiques ou psychiatriques est variable.
Après un an d'expérience de terrain, Médecins du Monde rend public une autre dimension de son travail, l'analyse en laboratoire des "dance-pills". Les premiers résultats montrent que moins de 25% des comprimés vendus pour de l'ecstasy contenaient exclusivement du MDMA. La concentration des échantillons est extrêmement variable de 80 à 165 mg. De nombreux comprimés contenaient des amphétamines, éventuellement en association avec de l'éphédrine et/ou de la caféine, d'autres des hallucinogènes. Un certain nombre de pilules sont des médicaments, inoffensifs ou potentiellement dangereux, vendus pour de l'ecstasy et l'on retrouve entre autres, de la Nivaquine® (antipaludéen), de l'Artane® (antiparkinsonien), des tranquillisants, des ß-bloquants (ralentisseurs du rythme cardiaque et hypotenseurs)...
Ces données mettent en évidence l'extrême diversité des substances consommées et le risque encouru par l'usager par le manque d'informations sur le produit consommé.
Des recherches approfondies doivent être menées sur l'ensemble des produits circulants sur le marché afin d'informer les acteurs de prévention et les usagers, des risques liés à la consommation ou à l'abus de telles substances.
La présence d'acteurs de prévention et d'associations d'autosupport sur les raves et autres lieux festifs permet d'assurer une présence sanitaire et de gérer les urgences médicales graves. Elle permet également la diffusion de messages de prévention, sur les moyens de limiter les risques liés à l'usage de produits mais aussi sur les maladies sexuellement transmissibles, ainsi que la conduite de véhicules. Des associations comme Techno-Plus ou Le TIPI à Marseille ont adopté ainsi une stratégie de réduction des dommages. Ils installent, dans les raves, des stands où l'on distribue des documents d'information sur les produits, des bouteilles d'eau mais aussi des brochures et des préservatifs afin d'expliquer les risques de transmission sexuelle du sida à une population jeune, en situation de désinhibition psychique renforçant le risque et établissent une permanence sanitaire directe en mobilisant médecins et secouristes.
Cette pratique autorise une relation avec les usagers afin d'informer non seulement sur la composition du produit qui va être consommé mais aussi sur les risques d'une consommation, d'un abus ou d'une dépendance.
Bibliographie
Les documents cités en référence sont disponibles dans les deux centres de documentation du CRIPS PACA.
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