Dossier de synthèse documentaire
février 1998
Données épidémiologiques
retraitcas de sida déclarés depuis le début de l'épidémie
retraitnouveaux cas de sida
retraitnouvelles séropositivitésLa gestion des risques dans la population homosexuelle
retraitune forte adaptation au risque du sida
retraitla mise en oeuvre de stratégies d'évitement du risque
retraitun important recours au dépistage
retraitune adaptation aux risques incomplète
retraitla question de la rationalité des conduites à risqueQuels enseignements pour la prévention ?
retraitla prévention est un enjeu qui renvoie à l'intimité de chacun
retrait"la parole : seul outil d'un comportement préventif durable ?"
retraitla reconnaissance sociale de l'homosexualité
retraitl'importance du travail et de l'expertise de terrain
Introduction
L'irruption du sida dans les années 1980 est allée de pair avec une approche de l'homosexualité comme mode de vie et comme gestion d'une identité sociale. Les homosexuels ont pris conscience de la forte prévalence du VIH dans leur communauté, ont été très rapidement confrontés à la question de la prévention et ont été à l'origine du safer-sex. Ces efforts d'adaptation des pratiques sexuelles au risque du sida qui ont permis de stabiliser la prévalence du VIH après le pic de contamination du milieu des années 1980 n'ont pas suffi cependant à faire régresser fortement l'incidence durant les années 1990. On assiste même, depuis trois ans, à un débat récurrent sur l'éventualité d'une reprise des pratiques à risque parmi les homosexuels. Que nous apprennent aujourd'hui les dernières études menées en milieu gai, tant sur le plan de l'épidémiologie que des sciences sociales ?
Données épidémiologiques
Cas de sida déclarés depuis le début de l'épidémie
Au 30 septembre 1997, les homosexuels et bisexuels masculins représentaient en France 45,1 % des cas de sida déclarés depuis le début de l'épidémie, soit 21 125 cas. Ils représentaient, à la même date, en région PACA, 32 % des cas de sida déclarés, soit 1967 cas.
Sur les 1180 nouveaux cas de sida diagnostiqués en France du 1er janvier au 30 septembre 1997, les homosexuels et bisexuels représentaient 35,8 %, soit 423 cas. En région PACA, sur les 153 cas de sida domiciliés et diagnostiqués sur la même période, ils représentaient 32,7 %, soit 50 cas. La diminution du nombre de cas observée en région PACA, qui était importante entre le premier et le second semestre 1996 (-38 %) est un peu moins marquée au premier semestre 1997 (-31 %) par rapport au précédent semestre.
En France
Selon les différents systèmes de surveillance épidémiologique, "entre 40,8% et 57,1% des personnes ayant des dates de contamination connue et récente ont été infectées entre 1991 et 1995 par voie homosexuelle". Ce pourcentage est sans doute surestimé en raison d'un recours au test plus fréquent chez les homosexuels qui ont donc plus souvent une date de contamination connue, note le Réseau National de Santé Publique.En région PACA
Les séropositivités découvertes dans la population homosexuelle et bisexuelle représentaient en 1996 :
pour la région PACA
21,5 %
dans les Bouches-du-Rhône
18,1 %
dans les Alpes-Maritimes
24 %
dans le Var
26,6 %
L'ensemble de ces données confirme que les homosexuels continuent à être contaminés par le VIH.
La gestion des risques dans la population homosexuelle
Une forte adaptation au risque du sida
Les différentes enquêtes réalisées dans la presse gaie, initiées dès 1985 par M.POLLACK, poursuivies par M-A. SCHILTZ et aujourd'hui par P. ADAM pour le compte du Centre Européen pour la Surveillance Epidémiologique du Sida, visent à analyser de façon régulière l'évolution des attitudes des homosexuels au fil de l'épidémie. Leurs résultats sont certes fortement dépendants du lectorat spécifique à la presse gaie et ont pu être pour cette raison jugés comme non représentatifs de l'ensemble de la population homosexuelle. Ils n'en constituent pas moins un relativement bon observatoire des comportements homosexuels et bisexuels en France. Ces enquêtes répétées de façon régulière ont montré que les homosexuels avaient, dès le milieu des années 80, profondément modifié leurs comportements sexuels et adopté le safer-sex.
Qu'en est-il aujourd'hui ? Les résultats, encore préliminaires (portant sur 1500 questionnaires), de la dernière enquête (à paraître) réalisée en septembre et novembre 1997 ne montrent pas de changement dans les comportements préventifs, affirme P. ADAM. L'abandon des pratiques à risque (pénétration anale non protégée, par exemple) et l'usage du préservatif semblent s'être généralisés : 40 % des répondants à l'enquête précitée utilisent systématiquement le préservatif avec leur partenaire stable et ce taux est de 75 % avec les partenaires occasionnels.
Ces données viennent en contradiction d'affirmations émanant tant des milieux institutionnels qu'associatifs qui suggéraient un relâchement de la prévention après l'apparition des nouvelles thérapeutiques et la diffusion de traitements prophylactiques précoces après une prise de risque. Elles font suite au débat qui a agité les associations et les chercheurs, il y a maintenant plus de trois ans, sur la réalité du phénomène de "relapse" au sein de la population homosexuelle. M. WARNER, dans un important article paru dans Village Voice en janvier 1995, rapportait qu'un tiers des homosexuels américains déclaraient avoir eu des rapports sexuels non protégés durant les deux mois précédant l'enquête. Divers observateurs ont alors parlé de reprise des pratiques à risque, de lassitude, de banalisation de la maladie, voire de nostalgie d'une liberté sexuelle perdue. Plus récemment avec l'arrivée des trithérapies, une charge virale indétectable ne signifiait-elle pas, pour certains, que les liquides corporels jusque là contaminants ne l'étaient plus ? L'angoisse de la mort liée au sida était-elle toujours présente ? Ne pouvaient-ils pas être tentés d'abandonner les moyens de protection auxquels ils s'astreignaient depuis des années ? Une étude américaine menée en 1997 auprès de seulement 54 homosexuels, qui ont tous déclaré avoir eu une pratique à risque dans l'année écoulée, montre que 26 % d'entre eux se sentent moins préoccupés de devenir séropositifs en raison des nouvelles thérapies. Il semble que ces témoignages divers, qui recouvrent une réalité qui ne peut pas être niée, soient avant tout l'expression de choix individuels.
En effet, les chiffres de la dernière enquête "presse gaie" semblent démontrer que les gais continuent d'agir de façon responsable. Si 9 % déclarent se protéger moins qu'avant l'apparition des nouvelles thérapies, la très grande majorité (71 %) disent qu'en "cas de prise de risque, ils ne se font pas moins de souci qu'avant". L'enquête montre également que près de 70 % des répondants ne sont pas d'accord avec l'idée que les nouvelles thérapies apportent soit la guérison, soit l'éradication du virus. Cela contredit notamment ceux nombreux qui affirmaient que les traitements prophylactiques post-exposition allaient provoquer un effondrement des comportements préventifs chez les homosexuels en apparaissant comme une sorte de pilule du lendemain. Cependant, si P. ADAM confirme que la population homosexuelle, dans sa majorité, ne change pas de comportement, il n'en révèle pas moins qu'il "se développe une situation de grande incertitude ( ) susceptible d'évoluer". En effet, les personnes interrogées manifestent beaucoup plus que par le passé des hésitations dans leurs réponses.
La mise en oeuvre de stratégies d'évitement du risque
Rompant avec les observations épidémiologiques qui déterminent des groupes à risque, les enquêtes qualitatives se sont largement développées ces dernières années, intégrant des paramètres autres que la stricte utilisation du préservatif. Elles ont ainsi montré qu'à côté du safer-sex, les gais ont installé d'autres stratégies d'évitement du risque, adaptées à la spécificité de leur mode de vie. On voit ainsi que les homosexuels résistent aux discours normatifs préventifs qui les incitent à développer des stratégies de prévention identiques quels que soient leurs partenaires sexuels. Ces hommes font leur choix en tenant compte du fait qu'ils vivent ou non en couple, ils diminuent le nombre de leurs partenaires, les choisissent sur leur apparence, évitent certains lieux de drague réputés à risque. Une étude américaine présente les différences dans la protection des pratiques sexuelles de trois groupes d'homosexuels ayant un partenaire stable. Elle montre que les comportements sont largement influencés par le type de relation et le statut sérologique du répondant. Utiliser sa connaissance du statut sérologique du partenaire comme stratégie de prévention du sida n'est pas sans risque car une part importante des couples ne sont pas monogames ou évoluent dans le temps, ce qui rend les négociations au sujet de la protection des deux partenaires difficiles.
Un important recours au dépistage
Selon l'enquête précitée réalisée par P. ADAM5, 87 % des répondants déclarent avoir effectué le test de dépistage du VIH. Certains chercheurs voient dans ce recours élevé au dépistage la preuve que la plupart des homosexuels mettent en oeuvre des démarches préventives. D'autres associent la répétition des tests à la pratique de la fellation non protégée et à l'incertitude existante quant au risque réel de cette pratique. En effet, est-il besoin de rappeler que le discours officiel sur la fellation s'est développé de façon très ambiguë en France où l'on ne préconise ni l'usage systématique du préservatif ni son abandon ? D'autres chercheurs pensent que ce recours au test est vécu par certaines personnes homosexuelles comme une protection à retardement en réponse à des rapports non protégés passés ou comme une garantie sur le futur qui permettrait de négliger le préservatif. Ainsi, "un dépistage négatif réitéré aurait quelquefois la valeur symbolique d'un exorcisme de la maladie (…). S'il est effectué d'une manière régulière, voire compulsive, tous les trois mois, c'est qu'il est perçu parfois comme une sorte de vaccin".
Une adaptation aux risques incomplète
Au début de l'épidémie, l'adoption rapide du safer-sex était corrélée à la proximité personnelle avec la séropositivité, à un statut social et professionnel de niveau élevé lié à un sentiment d'acceptation sociale de son homosexualité, ainsi qu'à un haut degré d'intégration dans la communauté gaie. L'idée selon laquelle les homosexuels identitaires échappaient au risque s'était largement imposée, de même que celle qui prétendait que le risque était relégué aux marges de la communauté, plus particulièrement chez les hommes qui n'assumaient pas leur homosexualité ou les homosexuels touchés par une grande précarité sociale. Ces affirmations ont depuis été en grande partie révisées. Les recherches en sciences sociales ont permis de mieux comprendre les pratiques bisexuelles et celles des jeunes entrant dans l'homosexualité. En effet, les bisexuels ont été cités comme ayant plus de pratiques à risque, leur non- fréquentation du milieu homosexuel les fragilise peut-être, en ce sens qu'ils sont moins informés et qu'ils n'ont pas le même sentiment de proximité avec la maladie ; ils sont donc moins préoccupés de ses dangers. Et bien que cette donnée soit là aussi contestée, les jeunes gais semblent avoir des comportements à risque à une période de leur vie où la plupart d'entre eux sont à la recherche de leur identité sexuelle, où ils moins d'expérience pour négocier et adopter le safer-sex. C'est d'ailleurs le sens d'une étude menée par le CAPS (Center for Aids Prevention Studies) de San-Francisco et l'un des résultats de l'enquête Preserv'actif menée par AIDES Provence en 1993 et 1994. F. ARNAL notait aussi toute la difficulté d'un message de prévention spécifique en direction de l'adolescent homosexuel.
Mais M-A. SCHILZ et P. ADAM ont observé que les prises de risque interviennent de façon plus diffuse parmi les gais, y compris chez certains hommes qui sont des adeptes du safer-sex. Pour ces derniers, il existe donc une véritable difficulté à maintenir sur le long terme une attitude totalement safe. Avec le partenaire stable, le modèle de la non-protection est majoritaire, tandis qu'avec des partenaires occasionnels c'est le modèle de la défaillance ponctuelle qui est actuellement dominant. Certaines enquêtes, dont les résultats ne paraissent toutefois pas généralisables, laissent penser que la plupart des événements à risque adviennent de façon sporadique et sont avant tout l'expression d'un désir immédiat, incontrôlable et ce phénomène semble être difficile à intégrer par les acteurs de la prévention. Ainsi, les résultats de l'étude menée parmi des cohortes d'homosexuels d'Amsterdam, de San Francisco, de Vancouver et de Sydney montrent que la prévalence des pratiques à fort risque a certes baissé de façon notable durant la période étudiée (1982-1994) mais que ces risques persistent et doivent faire l'objet de véritables actions de santé publique.
La question de la rationalité des conduites à risque
La prévention du sida a bien montré qu'il n'y a pas de lien direct entre la connaissance qu'une personne peut avoir du danger de la contamination et les comportements qu'elle va ou peut mettre en oeuvre face à ce risque. S'agit-il pour autant d'un défaut de rationalité dans les conduites ? Certaines études laissent penser que les pratiques à risque ne relèvent pas nécessairement d'un comportement irrationnel, mais plutôt d'une autre forme de rationalité que celle communément admise.
M. CALVEZ exprime combien "la manière dont les individus organisent leur expérience sociale oriente leurs perceptions des situations à risque ( ). Des croyances dans la chance ou dans la protection communautaire leur permettent de concevoir leurs réponses comme rationnelles et leur servent à justifier leurs choix".
Pour R. MENDES-LEITE, "les personnes connaissent en majorité la nécessité de la gestion des risques et mettent en oeuvre certaines pratiques préventives. Cependant, elles procèdent parfois à une réappropriation des "consignes de prévention", en les rendant plus proches de leur cadre cognitif socioculturel, ce qui leur donne l'impression de ne pas prendre de risques. Une telle stratégie a pour la personne une certaine logique. Ainsi, une personne peut faire la différence entre fidélité physique et fidélité émotionnelle ; cette dernière étant considérée comme plus précieuse ne s'accompagne pas nécessairement d'exclusivité sexuelle. Ces stratégies de "protection imaginaire et symbolique" ne signifient pas que les personnes concernées ignorent la prévention ou ne croient pas à son efficacité. Au but principal de se protéger de la contamination, elles ajoutent naturellement celui d'amoindrir les contraintes représentées par les restrictions qu'impose la prévention".
Les personnes se retrouvent dans une zone de "protection imaginaire" en appuyant leur logique préventive sur le choix subjectif de leurs partenaires sexuels (d'après leur apparence, leur style de vie, leur appartenance sociale, leur génération, leurs préférences sexuelles ou leur origine géographique). Ainsi les recherches en sciences sociales sur les pratiques bisexuelles masculines ont montré les distorsions de comportements préventifs selon le sexe des partenaires des hommes interrogés. Alors que la non-utilisation du préservatif entre hommes représente peut-être l'exception, avec les femmes, c'est le respect des pratiques préventives qui devient l'exception.
Et, le recours à une protection n'a plus rien de systématique dès lors que s'instaure, entre autres, un sentiment de sécurité ou de confiance entre deux personnes. Ainsi, selon H. LISANDRE, "la prévention doit donc compter avec l'inconscient, qui est en partie irréductible à tout savoir objectif ou toute morale comprise comme injonction. Le mode de contamination homosexuel aujourd'hui n'est peut-être pas l'effet d'un déni pur et simple du risque, ( ), mais plus subtilement l'effet d'un certain scepticisme issu de l'inconscient, sur le bien-fondé des consignes de prévention, et surgissant à certains moments bien repérables de l'expérience subjective". L'usage du préservatif est en effet limité par le caractère incontrôlé, impulsif du désir immédiat.
Quels enseignements pour la prévention
La prévention est un enjeu qui renvoie à l'intimité de chacun
Les logiques sociales, les complicités effectives et les transactions affectives qui se jouent à l'intérieur des relations influent sur les comportements préventifs. Le message préventif doit s'adapter à la réalité qui est multiple et intégrer la diversité des comportements et des modes de vie. La prévention rencontre l'histoire affective et sexuelle de la personne et va prendre sens au cours de la relation avec l'autre. Les homosexuels sont ainsi amenés à faire des choix pragmatiques et à privilégier les gestes qui leur semblent les plus réalisables. Ces limites imposées à la prévention sont déjà prises en compte dans la plupart des pays qui ont renoncé depuis quelque temps à l'objectif sexe sans risque privilégiant d'une manière plus réaliste le sexe à moindre risque. Certains proposent que soient négociés des "contrats de prévention" ou tout du moins des stratégies moins contraignantes que l'usage strict du préservatif au sein d'un couple stable. Dans cet esprit, le Aids Council of New South Wales a réalisé une brochure qui énumère les différents types d'accords envisageables selon les différentes situations (concordance ou discordance des statuts sérologiques, vie en couple, partenaires occasionnels, ). Et selon les auteurs d'une étude réalisée sur la cohorte australienne "Sydney Men and Sexual Health Cohort", un engagement mutuel de prévention entre partenaires stables au sujet de leurs pratiques avec les partenaires de rencontre pourrait éviter l'essoufflement de l'effort préventif que l'on constate chez certains hommes qui tentent de se protéger de façon systématique avec tous leurs partenaires. P. ADAM qui commente les résultats de cette enquête dans le dernier numéro de Transcriptase pense qu'un engagement commun ne peut à lui seul et de façon magique annuler le poids des situations objectives d'exposition au risque. Le Gay Men's Health Crisis de New-York, l'une des plus importantes organisations de lutte contre le sida aux Etats-Unis, préconise depuis des années l'alternative à la situation du "toujours-préservatif", en promouvant par exemple le sexe oral avec retrait ou encore en définissant un ratio risque versus plaisir. C'est la théorie de la "réduction des dommages" éprouvée par l'expérience de terrain.
"La parole : seul outil d'un comportement préventif durable ?"
On retrouve souvent derrière une prise de risque l'absence de parole. Le besoin de parole des homosexuels se concrétise dans l'utilisation massive qu'ils font du numéro vert de Sida Info Service depuis sa création. Selon H. LISANDRE, "l'objectif d'une prévention efficace n'est donc pas de modifier le fantasme, ce qui est impossible, mais d'en promouvoir chez le sujet sa "mise en mots" inconsciente. Il n'en demeure pas moins que la parole peut être considérée avec raison comme le seul outil d'un comportement préventif durable, et prend place, à ce titre, parmi les moyens privilégiés de la prévention, non pas au moment de l'acte, mais en deçà, à travers tous les dispositifs susceptibles de favoriser l'élaboration subjective ( ) L'outil essentiel d'une prévention efficace se situe non pas dans l'information moralisante qui ne peut que renvoyer le sujet à lui-même, ( ) mais dans la mise en oeuvre effective de cette élaboration, par la verbalisation".
Mais la séduction et la sexualité impliquent aussi des processus de négociation entre des personnes qui ne se connaissent pas et communiquent le plus souvent sur un mode non verbal, la fantaisie et l'imaginaire constituant ici le moteur des actes sexuels. Ainsi, les normes préventives butent sur la question des fantasmes qui pèsent sur les actes. Par ailleurs, susciter l'émergence de lieux de paroles spécifiques aux homosexuels ne peut se faire que dans le cadre plus large d'une politique d'égalité des chances ou d'émancipation.
La reconnaissance sociale de l'homosexualité
Si l'on constate depuis quelque temps un développement important de la prise en considération de l'homosexualité, il reste néanmoins difficile d'être homosexuel(le) au quotidien. Etre gai cela veut aussi dire parfois devoir assumer sa solitude, ne pas avoir de reconnaissance familiale, de représentation sociale et avoir donc peu de repères. La culpabilisation culturelle de l'homosexualité et de l'homosexuel séropositif a conditionné toute la prévention du sida. Il est difficile d'adopter des comportements de protection dans une sexualité mal vécue ou vécue à la sauvette, dans le non-dit ou le désarroi et dans l'impossibilité même pour beaucoup de se reconnaître homosexuel. Pour M. CALVEZ, "le premier enjeu concerne la reconnaissance sociale de l'homosexualité. C'est par défaut de reconnaissance de leurs pratiques sexuelles que les individus sont tenus de ruser avec les contraintes normatives de la société ( ) et de s'inventer des manières de faire particulières pour répondre aux risques du sida". Ils sont aujourd'hui de plus en plus nombreux, et Aides Fédération Nationale parmi eux, à demander une législation de reconnaissance sociale et morale par le biais d'une reconnaissance juridique que serait le Contrat d'Union Sociale (CUS). Le CUS aiderait fortement les homosexuels dans leur travail de déculpabilisation et d'acceptation d'eux- mêmes et renforcerait leur couple.
L'importance du travail et de l'expertise de terrain
Les messages et les stratégies de prévention ciblés vers les gais suscitent depuis des années des interrogations sur leur pertinence. La tentation de calquer des pratiques, des sentiments sur un modèle purement théorique mène à l'échec ; c'est la raison pour laquelle l'expérience des acteurs de terrain continue d'être primordiale en matière de prévention du sida. Le travail de terrain en prévention ne peut se réaliser qu'avec la participation et la collaboration de la population homosexuelle. Bien plus que des campagnes médiatiques forcément peu explicites pour rester consensuelles, c'est de mobilisation, de participation et d'écoute dont la prévention en direction des gais a le plus besoin, comme le souligne AIDES Provence-Action gaie dans son rapport d'activité 1997. L'information et le soutien par les pairs semblent devoir être privilégiés, comme le montre une action communautaire menée aux Etats-Unis auprès d'homosexuels. De même, le travail de terrain est tout aussi important pour contrecarrer des idées reçues dans lesquelles se fourvoie parfois la prévention.
Ainsi R. MENDES-LEITE et B. PROTH, lors d'un travail avec le Groupe Pin'Aides, ont démontré que les pratiques sexuelles se déroulant sur les lieux extérieurs de rencontre ne conduisaient pas nécessairement à une prise de risque effective et que la fréquentation des lieux de drague peut contribuer à un entretien de l'apprentissage des négociations autour du safer-sex. Les mêmes idées reçues circulent sur des lieux supposés à fort risque tels que les saunas ou les backrooms. Un acteur de terrain a rappelé fort utilement il y a quelques années, aux Etats-Unis, que le risque survenait plus souvent dans les "bedrooms" que dans les "backrooms".
Conclusion
Compte tenu de la forte prévalence du VIH dans la population homosexuelle et de la poursuite des contaminations, la prévention reste un enjeu majeur pour les gais qui sont confrontés à la nécessité d'intégrer le risque comme une composante quasi ordinaire de leur vie sexuelle. L'ensemble des travaux menés auprès des homosexuels, au-delà de leurs différences sensibles d'approche, montre que la prévention doit dépasser la simple prescription de valeurs et de règles et prendre en compte les logiques différentes mises en uvre par les individus. La personne homosexuelle doit pouvoir se constituer comme sujet et non plus seulement comme cible de la prévention.
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