Le point sur… la prévention auprès des homosexuels

Parmi les personnes ayant découvert leur séropositivité en 2005, 27% ont été contaminées par rapports homosexuels, 51% par rapports hétérosexuels et 2% par usage de drogues. Pour 20% le mode de contamination n'était pas renseigné. Si on exclut ces cas, la répartition par mode de transmission s'en trouve modifiée : rapports homosexuels 33%.

La proportion d'hommes parmi les découvertes de séropositivité en 2005 est de 62% alors qu'elle était de 59% en 2004 et de 58% en 2003. Cette masculinisation est principalement liée à l'augmentation de la proportion d'hommes contaminés par rapports homosexuels.

De plus la proportion d'infection récente (moins de 6 mois) est plus importante chez les homosexuels (43,8%) que chez les autres personnes contaminées (24,2%). Le taux de prévalence dans la population homosexuelle atteint un niveau important voire dramatique, évalué à sans doute plus de 10%, taux semblable à ceux que l'on observe dans les régions les plus touchées de la planète et qu'ONUSIDA qualifie d'épidémie généralisée. Terrible paradoxe, car c'est dans ce " groupe ", figurant parmi les plus éduqués sur le plan de la prévention, que l'on trouve le plus de personnes ayant des comportements à risques.

La dernière enquête Presse Gay (2004) montre que 36% des hommes interrogés déclarent au moins un rapport non protégé dans l'année. On observe un glissement et une accentuation des comportements sexuels vers des prises de risque fréquentes et régulières. Cette évolution est massive dans la population homosexuelle et touche toutes les catégories, toutes les régions, toutes les générations et les séropositifs comme les séronégatifs.

Cette situation se produit en France dans un pays où les traitements antirétroviraux sont accessibles, le dépistage est organisé et très utilisé puisque dans l'enquête Presse Gay deux répondants sur trois se sont faits tester dans les deux dernières années. De plus il s'agit d'un groupe auquel s'adresse un effort prioritaire de prévention et le mieux à même d'intégrer la prévention. Dans les années 90, la mobilisation des gays alliant prévention, solidarité, revendication de nouveaux droits était montrée comme exemplaire pour l'ensemble de la société, confrontée à ce risque nouveau.

Les enquêtes presse gay suivent, depuis vingt ans, l'évolution des modes de vie et des comportements préventifs des homosexuels ou bisexuels masculins. Celle de 2004 confirme les pires scénarios en matière d'abandon du préservatif, et montre que les relations sexuelles non protégées ont augmenté de 70% entre 1997 et 2004.

Plus alarmant encore, 35,8% des personnes répondant à l'enquête déclarent une pénétration anale non protégée avec un partenaire occasionnel au moins une fois dans les 12 derniers mois.

Ce comportement à risque semble concerner toute la population homosexuelle, les jeunes de moins de 25 ans comme les autres, les répondants par internet plus que les autres (43,9% contre 33,2%), les séropositifs comme les séronégatifs.

Et le taux de pénétration anale non protégée augmente avec le nombre de partenaires (41,6% de ceux ayant plus de 10 partenaires contre 30% pour ceux ayant eu moins de 10 partenaires).

En 2004, 6 hommes sur 10 ayant pratiqué une sodomie non protégée, l'ont fait avec au moins un partenaire occasionnel, dont ils ne connaissaient pas le statut sérologique.

En 2004, d'autres enquêtes confirment le même phénomène. L'enquête VESPA qui étudie les conditions de vie des personnes séropositives, montre que 70% des " bi " et homosexuels masculins déclarent des partenaires occasionnels dans l'année, avec un pourcentage important de rapports sans préservatif (24% des répondants).

Ainsi les homosexuels s'exposent de nouveau au sida. Toutes les enquêtes confirment ce tournant dans l'histoire de l'épidémie. Le niveau élevé des prises de risques et leur généralisation dans la population homosexuelle amènent à s'interroger sur ce retour du risque, l'évolution des normes et des valeurs de la communauté homosexuelle face au sida.

L'association entre consommation de drogues psychoactives (comme le "crystal") et les rapports anaux non protégés est confirmée dans les causes pouvant expliquer les raisons des comportements sexuels à risques parmi les homosexuels.

Internet est devenu un espace de rencontre où la communauté homosexuelle se retrouve et ceci d'autant plus que son coté anonyme aide à briser certains tabous. Cet accès facilité à une certaine forme de plaisir sexuel, débouchant sur de vraies rencontres, ouvre la voie aux pratiques " bareback ", le plus souvent recherchées et choisies en toute connaissance de cause entre " séropositifs adultes et consentants " ou le sérotriage. Une étude a également rapporté une association entre la compulsion sexuelle des utilisateurs d'Internet et le risque de ne pas utiliser le préservatif.

Si la toile a montré ses atouts en matière d'enquête sur les comportements sexuels, elle doit maintenant faire ses preuves comme instrument efficace de prévention.

Face à ce relâchement, et aussi avec les procès récents de contamination volontaire, le concept historique de responsabilité partagée est remis en question par certains.

Pour la prévention chez les gays, la question est de savoir que faudrait-il faire de plus ou de mieux ? Il y a eu tout un débat sur la réduction des risques, qui proposait d'apporter une information du type " tels actes sont plus dangereux que tels autres ", et certains homosexuels réclament une prévention plus adaptée aux situations. Peut-on apporter une information utile à ceux qui, de toute façon, ne veulent plus se protéger ? La polémique née à ce sujet, notamment entre Aides et Act-Up, n'as pas permis d'aller plus loin. Seule l'expérience aurait pu trancher le débat.

C'est un tournant : deux campagnes de lutte contre le sida encouragent directement les séropositifs et plus particulièrement les gays atteints par le VIH, à porter des préservatifs, d'abord pour leur propre santé. La crainte de stigmatiser les séropositifs avait longtemps empêché ce type de discours. Ce sont désormais les partisans de la réduction des risques qui protestent.

La nouvelle campagne du Syndicat National des Entreprises Gays (Sneg) détonne parmi les messages de ces vingt dernières années en direction des homosexuels : cette campagne fait la promotion des rapports sexuels protégés auprès des séropositifs eux-mêmes.

L'INPES a également mis en place une communication aux arguments similaires. Plusieurs experts européens réunis sur " la prévention positive " en 2005 disaient que " l'important est de se concentrer sur les besoins des personnes vivant avec le VIH ". L'argument principal retenu étant que les séropositifs représentent 50% des personnes présentes dans toute transmission du VIH, et sont cependant une minorité de la population. Les actions dirigées vers eux pourraient avoir un effet disproportionné. Toutefois, ces deux campagnes font débat dans les associations. Certaines trouvent intéressant de s'adresser aussi aux séropositifs pour les réengager dans la prévention, pour leur santé individuelle, comme pour la santé publique. D'autres estiment que des contrevérités ont été assénées dans ces campagnes.

Actuellement, tout oppose les campagnes de promotion du préservatif auprès des personnes séropositives et la réduction des risques. Les besoins ne sont pas les mêmes qu'il y a 25 ans et appellent donc des réponses différentes. De nouvelles pistes de prévention émergent, des anciens concepts ou acquis sont remis en cause.

Il pourrait s'agir alors de construire une prévention qui valorise les comportements de solidarité, de responsabilité et de citoyenneté ? En matière de prévention, tout reste encore à entreprendre ou à réinventer.

 

Références bilbliographiques


ADAM P ; ALEXANDRE A., I-PSR (Institut for Psycho Social Research) ; SNEG (Syndicat National des Entreprises Gaies), France
Résultats de l'enquête en ligne sur le désir masculin : avis des répondants sur les actions de prévention
Paris : SNEG, 2004; 4 p.

ADAM PCG., WIT DE JBF., ALEXANDRE A., et Al.
Les effets de la dépression sur l'activité sexuelle et la prise de risques parmi les gays français utilisateurs de sites de rencontre sur Internet
Sexologies : Revue européenne de santé sexuelle, n°15, 2006, pp. 176-182

DE BUSSCHER P-O., ANRS (Agence Nationale de Recherches sur le Sida), France ; CRIPS (Centre Régional d'Information et de Prévention du Sida), Ile-de-France
Saisir l'insaisissable : les stratégies de prévention du sida auprès des homosexuels et bisexuels masculins en France (1984-2002)
in : Homosexualités au temps du sida : tensions sociales et identitaires

Paris : Agence Nationale de Recherches sur le Sida; 2003; Coll.: Sciences sociales et sida; pp.257-271

DESTOMBES C ; BONNIN O ; MICHELON V
Homosexuels : la prévention se tourne vers les séropositifs
Journal du Sida (Le), 2007; n° 193; pp.27-29

DESTOMBES C ; BONNIN O ; MICHELON V
Gays : les défis de la prévention
Journal du Sida (Le), 2005; n° 179; pp. II-XV

DEVAUX I; SEMAILLE C; DE BUSSCHER P-O; et Al., CRIPS (Centre Régional d'Information et de Prévention du Sida), Ile-de-France ; ILGA-Europe (Association Internationale des Lesbiennes et des Gays)
Homosexualité et sida en Europe : 61ème rencontre du CRIPS Ile-de-France en partenariat avec ILGA-Europe : 25 octobre 2005
Lettre du CRIPS Ile-de-France (La); 2006; n° 77; 12 p.

GIRESSE C., BERTIN X., SIDA INFO SERVICE
Prise de risque sexuel dans la population homosexuelle
Paris : SIS, 2006, 15p.

LEBON A., FRIGAULT LR., VELTER A.
Le Net Gay baromètre 2006 : une enquête auprès des internautes gays fréquentant des sites de rencontre français
InVS, CNRS, 2006, 11p.

LYDIE N
Prévention du sida : De multiples défis à relever
Santé de l'Homme (La); 2005; n° 379; pp. 9-57

RAYNAL F
Maintenir la vigilance sur la prévention
Transversal : journal des acteurs de la lutte contre le sida; 2004; n° 18, pp. 4-5

RAYESS E., TESSIER B., VERGNOUX O.
Prévention chez les séropos
Info traitements; 2006; n° 144; 12 p.

SPIRE B., BOUHNIK AD.
Des pistes pour des interventions de prévention auprès des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes
Transcriptases, 2006, n°129, pp.75-77